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Lifestyle - Portrait

Andrée Acouri, belle des (beaux) jours

Première top model libanaise à balader sa plastique de rêve sur les podiums internationaux dans les années 60 et 70, de Chanel à Yves Saint Laurent en passant par Nina Ricci, Christian Dior et Valentino, cette femme de 80 ans, une lumière intacte dans les yeux, abrite en elle l’indolence teintée d’élégance du Liban d’avant-guerre.

Andrée Acouri, belle des (beaux) jours

Une lumière intacte dans les yeux, elle abrite toujours en elle l’indolence teintée d’élégance du Liban d’avant-guerre. Photo DR

Ceux qui l’ont rencontrée pourraient longtemps parler de ses yeux imprenables, de ses cils éternellement écarquillés de rimmel et dont le moindre battement suffisait à faire tomber en pâmoison les hommes (et les femmes) de son époque. Ils pourraient raconter le théâtre qu’était son sourire, à ce point large et solaire qu’il donnait l’impression qu’elle dévorait la vie sans compter. Ils pourraient décrire son cou altier qui lui offrait de l’élan, une longueur d’avance, et en tous cas ce petit quelque chose qui la faisait presque planer au-dessus de la réalité. Ils pourraient aussi s’arrêter sur sa chevelure où se promenaient les fantaisies délurées du coiffeur Naïm, tantôt crinière d’amazone échouée sur des rives orientales, tantôt rubans corbeaux de diva dans le sillage de la Callas. Sauf que cette beauté intemporelle n’aurait eu aucun intérêt si le tissu de cette quasi-perfection esthétique n’était tramé d’une étrangeté et d’une puissance dont seules les femmes libanaises de son temps avaient le mystère. En fait, si l’envie d’écrire à propos d’Andrée Acouri se manifeste aujourd’hui, ce n’est pas seulement parce qu’elle a été la première mannequin libanaise à cambrioler les regards sur les podiums de Chanel, Christian Dior, Yves Saint Laurent, Valentino et Nina Ricci (pour ne citer que ceux-là) entre les années 60 et 70, mais c’est aussi et surtout parce que cette femme incarnait et continue d’abriter en elle l’élégance, la liberté, et pour tout dire la magie des beaux jours du Liban d’avant-guerre(s).

Une beauté solaire. Photo DR

Indomptable

Par-delà son physique, qui dès l’enfance lui valait des ya latif à la pelle, Andrée Acouri se souvient d’avoir grandi avec des multitudes de doigts pointés vers elle pour cause de divorce de ses parents, « chose qui n’était pas fréquente de mon temps, et considérée presque comme une hérésie ». Elle n’avait que 9 ans à l’époque, et son père Négib, qui avait obtenu la garde de ses 4 filles, non seulement l’empêchait de voir sa mère Violette, mais avait également mis Andrée en pensionnat, d’abord chez les sœurs des Besançon, et ensuite, « à cause de ma personnalité de garçon manqué totalement indiscipliné », chez les sœurs franciscaines. « J’y passais toute l’année punie, enfermée dans une cave avec un chien-loup que j’avais fini par dompter et qui était devenu mon compagnon. » Indomptable, Andrée personnifiait ce terme à mesure qu’elle empilait les zéros et les dernières places dans les classements scolaires. « Je prenais la voiture de mon père dès l’âge de quinze ans, j’étais absolument intenable, même si dans le fond, la séparation de ma mère et cette infinie tristesse ne me quittaient pas. C’est une douleur dont je n’ai jamais réellement guéri », confie-t-elle, assaillie par les larmes qui viennent encore la secouer à 80 ans. « Pourtant, ce trauma ne m’a pas empêchée d’aimer la vie et de m’aimer, même si je n’osais pas le dire. En fait, je m’aimais parce que j’avais la beauté de ma mère. » À 19 ans, en 1960, c’est dans le feu d’un de ces cheek to cheek qui rythmaient les boums de l’époque qu’Andrée Acouri a le cœur (é)pris par un certain Italo Livadiotti, consul italien, qu’elle finit par épouser et avec lequel elle aura une fille, Paola. Lors d’un séjour en Suisse, sa plastique, son faciès de rêve et ce quelque chose en elle qui ressemble à de la douce impertinence retiennent l’attention du propriétaire de la célèbre boutique de vêtements L’Empereur, à Bâle, qui l’invite à défiler pour lui. « Les jambes en flagada », le cœur à mille à l’heure, elle fait son baptême de podium qui l’intronise aussitôt première top model libanaise à fouler la scène de la mode internationale. Très vite, sa silhouette est propulsée dans les pages du Vogue et d’autres magazines que son père feuillette en pensant : « Comme elle te ressemble, cette fille. » « Il n’avait pas la moindre idée que je faisais ça. Pour un homme aussi sévère et conservateur que lui, c’était impensable », confie-t-elle.

Défilé Ted Lapidus. Photo DR

Un papillon sur le podium

De retour au Liban, plus qu’être simplement une « femme-vitrine », Andrée Acouri devient le moteur féminin de l’industrie du mannequinat à Beyrouth, où l’on préférait alors recruter des beautés venues d’Europe. Très vite, dans une volonté de transmettre ce pouvoir, ce talent dont elle était dotée, « car c’en est un, d’avoir cette démarche, ce déhanché, ce rythme dans le pas », elle convertit son appartement de Sanayeh en une sorte d’école de mannequinat où elle forme « ses filles », parmi lesquelles une certaine Georgina Rizk, qui finira Miss Univers en 1973. Parallèlement à ce rôle de précurseure en la matière, la carrière personnelle d’Andrée Acouri caracole en peu de temps au sommet des défilés internationaux, la hissant à la fin des années 60 au rang de troisième top model la mieux payée au monde. Dès lors, cette nymphe débarquée de Beyrouth se voit arrachée par Coco Chanel, Christian Dior, Yves Saint Laurent, Valentino, Micmac Saint-Tropez et Nina Ricci, qui la signent et la signent encore pour des défilés où elle trimbale avec elle l’indolence teintée d’élégance qui planait sur les beaux jours du Liban. Sur nos rives, on l’appelait Caline. À Paris et Rome, elle est Andréa, cette belle étrangeté débarquée des slows des Caves du Roy, du jardin public de Sanayeh et des nuits de twist again sur le sable de Ramlet el-Baïda. Cela dit, limiter Andrée Acouri à cette façade esthétique serait tellement réducteur. Car derrière les autographes qu’on lui quémandait là où elle passait, derrière ses coiffures telles des sculptures façonnées par les mains de Naïm, mais aussi d’Alexandre de Paris, à l’ombre de cette beauté stupéfiante qui sidérait tous ceux qui la croisaient, Andrée Acouri explose les parois de la féminité codifiée de son époque. « Me fichant comme de l’an 40 du qu’en-dira-t-on », alors qu’elle est installée à Rome à cause de la guerre civile qui l’avait éloignée de Beyrouth, elle épouse en secondes noces Bruno Livadiotti, qui n’est autre que le cousin de son premier mari. « À ce moment-là, même si je continuais à défiler un peu, j’ai préféré quitter le devant de la scène, mais sans regret aucun. Parce que je ne voulais plus faire ombrage à mes hommes et que je savais qu’on ne peut pas être et avoir été », sourit celle qui, bien que retirée loin de la lumière des projecteurs, continuera à transmettre son expérience, comme au Yémen, en 1999, lorsqu’elle accompagne des jeunes filles défavorisées de Sanaa dans la conception d’un défilé de mode à partir de tissus traditionnels. Et surtout, avec l’immense dérision qui est la sienne, elle apprend à dompter le temps qui passe, plutôt que de pleurnicher dans le giron des regrets. Le seul regret qu’elle ait, peut-être, c’est « de ne plus être assez jeune pour défiler pour Élie Saab ! Le seul rêve que je n’ai pas pu accomplir ». Alors, lorsqu’on lui demande quel est le secret de cette lumière intacte dans ses yeux et de cette curiosité du monde, intouchée, intouchable, elle répond : « Je n’arrête pas de croquer la vie à pleines dents simplement parce que je ne pense qu’à aujourd’hui et que je me fiche de demain. C’est ce que je me dis tous les jours depuis que j’ai eu mon cancer à 19 ans. On l’avait découvert alors que j’étais hospitalisée suite à un grave accident de voiture. Le médecin m’avait dit qu’il ignorait comment ça pouvait se développer et combien de temps il me restait à vivre. Ce jour-là, j’ai juste pris la mesure d’à quel point chaque jour est éphémère, et donc tellement précieux. »

Quant au Liban, dont elle peine à parler sans que ne se noue sa gorge, elle avoue ne plus avoir trouvé le courage d’y retourner depuis qu’elle est installée entre Bahreïn et Rome voilà 46 ans. « C’est un souvenir traumatisant qui a changé mon rapport à ce pays. À un barrage, au début de la guerre, un milicien palestinien avait essayé de toucher ma fille qui était sur le siège arrière. J’ai aussitôt sorti un revolver que j’avais sur moi et je lui ai tiré dans la jambe. J’étais comme une lionne », raconte-t-elle avec une rage qui lui fait briller le fond des yeux. « Et si je devais revenir aujourd’hui, c’est sans doute pour faire la même chose aux menteurs et voleurs qui nous tiennent lieu de dirigeants. » Andrée, on vous attend.


Ceux qui l’ont rencontrée pourraient longtemps parler de ses yeux imprenables, de ses cils éternellement écarquillés de rimmel et dont le moindre battement suffisait à faire tomber en pâmoison les hommes (et les femmes) de son époque. Ils pourraient raconter le théâtre qu’était son sourire, à ce point large et solaire qu’il donnait l’impression qu’elle dévorait la vie sans...

commentaires (1)

Chère Madame, après tant d'années, j'ai enfin compris de qui votre nièce tenait son élégance.

carlos achkar

02 h 00, le 10 mai 2021

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Commentaires (1)

  • Chère Madame, après tant d'années, j'ai enfin compris de qui votre nièce tenait son élégance.

    carlos achkar

    02 h 00, le 10 mai 2021

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