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Monde - ANALYSE

Dans la reconnaissance des génocides, Washington à géographie variable

Dans la reconnaissance des génocides, Washington à géographie variable

Des membres de la diaspora arménienne célèbrent la reconnaissance américaine du génocide de 1915, devant l'ambassade turque à Washington, le 24 avril 2021. Reuters/Joshua Roberts

Lorsqu’en 1994 près de 800 000 personnes, principalement des Tutsis, ont été massacrées au Rwanda sur une période de 100 jours, les États-Unis avaient hésité à qualifier l’événement de génocide, lui préférant le terme plus édulcoré d’« actes de génocide ».

Cette année, en l’espace de quelques mois, Washington a utilisé cette qualification à deux reprises. Les États-Unis ont ainsi d’abord accusé Pékin de génocide contre les Ouïghours et d’autres populations principalement turcophones musulmanes, puis, la semaine dernière, ont également reconnu comme un génocide le massacre d’Arméniens par l’Empire ottoman entre 1915 et 1917. La Turquie rejette cette qualification et faisait pression depuis plusieurs années sur les États-Unis pour empêcher cette reconnaissance.

Les deux décisions se sont attiré les faveurs de plusieurs groupes de défense des droits humains, mais des experts doutent de la future constance de Washington sur la question des génocides à travers le monde, ou que ces déclarations se traduisent par de l’action.

« C’est un pas en avant dans la dénonciation des atrocités pour ce qu’elles sont », affirme James Waller, directeur des programmes académiques à l’Institut d’Auschwitz pour la prévention des génocides et des atrocités de masse. « Je ne sais pas, en revanche, si elles constituent le signal d’un changement, vers une volonté plus universelle de prendre position sur des événements qui pourraient être interprétés comme génocidaires », nuance celui qui est également professeur au Keene State College du New Hampshire, dans le nord-est des États-Unis. « Je pense toujours que cela va se faire sur la base du cas par cas, et que cela sera dicté en fonction de décisions politiques », ajoute-t-il.

Termes alternatifs

Les États-Unis n’ont ainsi pas utilisé le terme de génocide pour la situation des Rohingyas, une population principalement musulmane en Birmanie, où près de 750 000 d’entre eux se sont exilés vers le Bangladesh voisin, expliquant fuir les destructions de villages, les tueries et les viols de masse.

Pour James Waller, cette réticence de Washington s’explique par les attentes placées dans le dialogue avec le gouvernement démocratique qui prenait corps en Birmanie, jusqu’au putsch de février. Les États-Unis ont préféré le terme de « nettoyage ethnique » en Birmanie, de même que plus récemment dans la région éthiopienne du Tigré.

Selon Ernesto Verdeja, un expert sur la question des génocides à l’université américaine Notre-Dame, l’idée générale autour de la notion de génocide reste fermement liée aux spécificités de l’Holocauste, même si sa définition légale est plus universelle.

« Il existe toujours une tendance à voir un génocide comme un plan parfaitement conçu de destruction intentionnelle », et quand la violence ne rentre pas dans le cadre préconçu, beaucoup « balaient cela d’un revers de la main : “ce n’est pas un génocide, c’est quelque chose d’autre”. » « Pour le Rwanda, ils ont parlé de “haine tribale”. Pour la Bosnie, ils ont parlé de “haines ethniques anciennes” », soutient-il. Il dénonce ainsi les « connotations racistes » et les « présomptions coloniales » d’un tel mode de pensée.

Une obligation

Pour Ernesto Verdeja, si en tant qu’État vous qualifiez une situation de génocide, « vraisemblablement vous avez une obligation de faire quelque chose à ce propos ». Aux États-Unis, plusieurs campagnes de pression ont permis d’aboutir à de telles qualifications. L’ancien président George W. Bush avait décrit la campagne de terre brûlée opérée par le Soudan au Darfour comme un génocide. Et Barack Obama avait affirmé que le groupe État islamique perpétrait également un génocide contre les chrétiens, les yazidis, et les musulmans chiites.

Pour le Xinjiang, la décision de Washington est intervenue après une campagne venant d’élus des deux partis. Ils ont mis en avant certains rapports affirmant que Pékin limitait les naissances au sein de la minorité ouïghoure, l’une des composantes de la définition comprise dans la Convention sur le génocide de 1948.

Pour certains détracteurs de la décision, celle-ci reflète une politisation de la situation, en raison de l’absence de preuves de l’existence de tueries de masse.

« Bien que les Chinois répriment sévèrement les Ouïghours, le niveau d’atrocités est loin d’atteindre ce que le terme de génocide représente en matière d’histoire, d’idées, et de bon sens », affirme Michael O’Hanlon, un chercheur à la Brookings Institution, qui considère en revanche que la décision de reconnaissance du génocide arménien est bien fondée.

Pour James Waller, qui, à l’instar d’Ernesto Verdeja, considère qu’un génocide se déroule au Xinjiang, le problème principal n’est pas de définir un génocide mais de l’empêcher. « Je pense vraiment que le gouvernement américain se tourne de nouveau vers la reconnaissance du rôle que nous pouvons jouer en aidant à construire des sociétés fortes, qui seraient résistantes au génocide, plutôt que de simplement faire face au feu une fois qu’il a été allumé », considère-t-il.

Par Shaun TANDON/AFP


Lorsqu’en 1994 près de 800 000 personnes, principalement des Tutsis, ont été massacrées au Rwanda sur une période de 100 jours, les États-Unis avaient hésité à qualifier l’événement de génocide, lui préférant le terme plus édulcoré d’« actes de génocide ».
Cette année, en l’espace de quelques mois, Washington a utilisé cette qualification à deux...

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