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Idées - Point de vue

Depuis dix ans, la vie des réfugiés syriens est surréelle

Depuis dix ans, la vie des réfugiés syriens est surréelle

Photo d’illustration : João Sousa / L’OLJ

Le Liban est en passe de s’effondrer : frappé de plein fouet par la pandémie de Covid-19, une explosion d’une puissance « quasi nucléaire » ayant détruit un tiers de la capitale, et une crise économique, financière et sociale sans précédent font que plus de la moitié de la population est désormais piégée dans la pauvreté. Le nombre de familles ayant basculé dans l’extrême pauvreté représente ainsi 23 % de la population résidente en 2020 selon l’ONU, soit trois fois plus qu’en 2018.

Alors que, bien avant les crises de ces dernières années, les autorités libanaises ont activement privé les populations vulnérables résidant dans le pays de toute véritable assistance, ces dernières sont désormais confrontées à des défis d’une ampleur jamais imaginée auparavant : des multiples privations qu’elles doivent endurer à la détérioration profonde de leur environnement social, en passant par le manque d’opportunités d’améliorer leurs conditions de vie.

Ce tableau épouvantable est encore plus sombre pour les 1,5 million de Syriens qui ont fui le conflit – un chiffre resté plus ou moins stable malgré les quelques retours enregistrés et le fait que seuls 865 500 réfugiés sont actuellement enregistrés auprès des Nations unies. Ayant quitté leur patrie pour se retrouver piégés dans un autre pays qui s’effondre, ils voient leurs conditions d’existence, déjà très difficiles, ultérieurement aggravées par les crises, tandis que le gouvernement libanais s’avère encore moins enclin à se préoccuper de leur sort que de celui de ses propres citoyens.

Pas d’issue

Imaginez maintenant que vous êtes confrontés à cette réalité : vous faites partie des 89 % de réfugiés syriens qui vivent dans une extrême pauvreté. Dix ans après que votre pays d’origine eut été englouti dans un violent conflit qui vous a contraint à fuir avec vos proches, vous avez le sentiment qu’il n’y a pas d’issue. Si vous aviez réussi à trouver un emploi au Liban, vous l’avez probablement perdu, à l’instar de nombre de vos voisins libanais. Vous n’arrivez pas à joindre les deux bouts. Vous luttez pour survivre et maintenir votre famille à flot. Vous êtes coincé dans une tente de fortune que vous appelez maison depuis que vous avez cherché refuge au Liban. Chaque jour, vous vous réveillez avec un choix à faire : faut-il sortir de ce qui est devenu une sorte de prison pour chercher un emploi au risque de contracter le coronavirus ? Et si vous décidez d’y rester, aurez-vous assez de pain pour nourrir vos enfants le soir ? Et le lendemain ?

Souvent, vous n’aurez même pas à vous confronter à ce dilemme, les autorités vous interdisant de sortir au nom des mesures de prévention du Covid-19. Des mesures de prévention plus que jamais nécessaires pour arrêter la propagation de la pandémie, certes. Cependant, le même système qui impose ces mesures et vous oblige à rester à l’intérieur pour la sécurité collective n’offre aucune alternative pour atténuer la privation totale qui accompagne cet isolement forcé. Autrement dit : s’il est bien dans votre intérêt de ne pas quitter votre tente, rien ne vous garantit que du pain vous sera apporté à vous et à vos enfants le soir.

Vos déplacements en dehors de votre habitat ont toujours été un risque, car vous ne possédez pas de permis de résidence valide, comme c’est le cas pour 80 % des réfugiés syriens au Liban. Ne pas avoir de permis de séjour légal signifie que ces dernières années, chaque fois que vous sortiez, vous risquiez d’être arrêté aux points de contrôle et potentiellement expulsé. Aujourd’hui, alors que le risque est encore plus grand, si vous décidez de sortir, vos chances de trouver un emploi seront de toutes façons très minces. Si vous parvenez à travailler quelques heures, à ne pas vous faire arrêter pour absence de papiers et à ne pas recevoir d’amende pour avoir bafoué les mesures Covid-19, vous pourriez arriver à l’épicerie et ne pas avoir assez d’argent pour acheter de quoi nourrir votre famille, et, par ailleurs, vous éviter d’avoir à répéter ce scénario les jours suivants. Cela, sans compter le scénario dans lequel vous contracteriez le Covid-19 à l’une des étapes de ce périple et devriez être hospitalisé – avec à la clé l’impossibilité de vous occuper de vos enfants pendant que vous êtes malade –, et qui s’apparente à une condamnation sans appel. À la fin de cette journée-type, avant de dormir, vous contemplez les visages de vos proches et espérez que les choses vont changer. Mais après 10 ans d’épreuves continues, l’espoir est devenu une ressource éphémère.

Sortir du piège

Imaginez être confrontés quotidiennement, et depuis une décennie, à cette réalité. À ce simple aperçu de la vie des quelque 1,5 million de réfugiés syriens au Liban, quels mots vous resteraient-ils pour dire au monde ce qui se passe, ce que vous ressentez et la ligne de conduite qu’il lui faudrait tenir pour vous aider à sortir de ce piège ? Et si vous parveniez à les trouver, ces mots, le monde vous écouterait-il ?

Tout indique résolument que non. Depuis 10 ans, le discours est resté le même : les parties prenantes internationales, les gouvernements et les donateurs condamnent la violence en Syrie et appellent à la solidarité avec ceux qui luttent pour survivre à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Ils se réunissent dans les capitales étrangères, comme la semaine dernière à Bruxelles, pour promettre des financements et une assistance à court terme. Pourtant, sur le terrain, les conditions de vie pour les réfugiés ne changent pas. De fait, elle continuent de se détériorer. Cette année, les promesses de dons ont diminué de 23 %, les pays hôtes et les gouvernements donateurs continuent de refuser de prendre des mesures suffisantes pour fournir des solutions durables, la situation en Syrie demeure tout aussi dangereuse et dissuasive pour les retours, tandis que les voix des réfugiés eux-mêmes restent marginalisées.

Au Liban, la nécessité d’une réforme politique et économique demeure une condition urgente et essentielle pour tout début d’espoir d’améliorer la vie des Libanais comme celle des réfugiés syriens. Cependant, les gouvernements des pays riches devraient également intensifier les programmes d’accueil, afin d’offrir aux Syriens la possibilité d’y demander l’asile et de trouver un refuge sûr dans des pays tiers. Mais tant qu’il n’y aura pas une volonté et un engagement pour un véritable changement de politique, allant bien au-delà des appels à la solidarité et à un soutien financier qui s’estompe d’année en année, l’espoir d’une vie meilleure restera bien souvent hors de portée des réfugiés.

Par Nour SHAWAF

Coordinatrice du programme humanitaire de l’ONG Oxfam au Liban.


Le Liban est en passe de s’effondrer : frappé de plein fouet par la pandémie de Covid-19, une explosion d’une puissance « quasi nucléaire » ayant détruit un tiers de la capitale, et une crise économique, financière et sociale sans précédent font que plus de la moitié de la population est désormais piégée dans la pauvreté. Le nombre de familles ayant basculé...

commentaires (2)

Peuple martyr et doublement sacrifié....

Je partage mon avis

18 h 39, le 07 avril 2021

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Commentaires (2)

  • Peuple martyr et doublement sacrifié....

    Je partage mon avis

    18 h 39, le 07 avril 2021

  • Dès lors pourquoi le retour de ces refugies n'est pas envisagé dans ce point de vue ? Ces refugies en extrême précarité étaient pour la très grande majorité dans une situation délétère avant le conflit syrien. Ils ne sont pas prêts de retourner en Syrie retrouver cette situation, d'autant plus qu'ils perdraient le soutien financier des ONG et agences onusiennes opérants au Liban. Je vous rappelle que le débat INOUI sur le fait de leur octroyer des aides en dollars américain en lieu de livre libanaise est toujours en cours...

    Ventre-saint-gris

    09 h 41, le 07 avril 2021

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