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Baudelaire et les chats

Baudelaire et les chats

D.R.

Dans ses chroniques, Alexandre Vialatte disait volontiers du chat : « Dieu l’a fait, dans sa grande bonté, pour que l’homme puisse caresser le tigre. » Mais était-il vraiment l’auteur de cette observation irréfutable ?

Elle circulait déjà, avec quelques variantes, depuis près d’un siècle. On l’a longtemps attribuée à Hugo. À tort. Il semblerait que son auteur en fut Joseph Méry (1798-1866), l’une des personnalités romantiques les plus en vue de son temps et les moins en vue depuis lors. Seuls les amateurs d’art lyrique avertis se souviendront peut-être qu’il avait écrit, pour le théâtre, une Bataille de Toulouse qui servit de base au livret de l’opéra de Verdi, La Battaglia di Legnano… Un jour qu’il rendait visite à Hugo et qu’un chat se frottait à ses jambes, Méry aurait dit à son ami : « Dieu a fait le chat pour donner à l’homme le plaisir de caresser le tigre. » Hugo nota ce propos.

À ma connaissance, nul n’a jamais attribué cette phrase sur les chats et les tigres à Baudelaire – et c’est tout à fait dommage. Il aurait mérité, lui aussi, de la formuler. Existe-t-il une approche des chats aussi baudelairienne que celle-ci ?

Les chats ne sont-ils pas, pour le poète, le concentré du bien-être et de l’intimité domestique, « puissants et doux, orgueil de la maison », et, dans le même temps, pur mystère, étrangeté, apparitions lointaines, qui « prennent en songeant les nobles attitudes/ Des grands sphinx allongés au fond des solitudes » – les chats que l’on regarde, jusqu’à s’y perdre, alors que « des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin/ étoilent vaguement leurs prunelles mystiques » ?

Aucun doute, les chats baudelairiens sont présents auprès de nous, compagnons des « amoureux fervents et des savants austères », et les chats, tout autant, nous échappent, comme rendus parfois, comme le tigre, à leur sauvagerie instinctive, à leur liberté inaccessible, à leur violence.

Il y aurait tant à dire sur les chats baudelairiens ! Un thème d’inspiration parmi d’autres ? Non, pas du tout ! Les chats, au contraire, sont l’une des clés les plus précieuses pour pénétrer dans son œuvre. L’une des correspondances déterminantes chez lui vers la sensualité, l’érotisme, l’ésotérisme, l’inconnu, le vertige, le péché, vers la Femme, vers le Mal aussi bien que vers la douceur enivrante des choses !

Baudelaire et les chats en somme, c’est presque une tautologie. Un bégaiement. Une ressemblance. Une love story fusionnelle. Difficile d’imaginer les chats sans une référence ou une résonance baudelairienne. Impossible d’imaginer le poète sans les chats.

Images du désir, les chats offrent aussi à Baudelaire comme un avant-goût des voluptés que lui offre – ou tarde parfois à lui offrir – la femme aimée, la femme idéalisée, la femme redoutable, la femme-tigresse en somme, aussi dangereuse que l’amour et aussi insaisissable que le félin qui l’annonce et la symbolise.

« (…) Lorsque mes doigts caressent à loisir/ Ta tête et ton dos élastique,/ Et que ma main s'enivre du plaisir/ De palper ton corps électrique,/ Je vois ma femme en esprit. Son regard,/ Comme le tien, aimable bête/ Profond et froid, coupe et fend comme un dard,/ Et, des pieds jusques à la tête,/ Un air subtil, un dangereux parfum/ Nagent autour de son corps brun. »

Jeanne Duval, la belle mulâtresse, la « Vénus noire » aimée de Baudelaire, aurait-elle jamais pu rêver d’une telle consécration : être associée pour l’éternité à un chat, dans les rêveries érotiques du poète ?

Mais, parfois, celui-ci échange les rôles. Le chat cesse de se confondre avec la femme. Il n’est plus prétexte, préliminaire, objet de convoitise ou partenaire illusoire. Au contraire, il devient en quelque sorte Baudelaire lui-même. Le poète s’imagine chat pour mieux se blottir contre la femme adorée et sensuelle. Il a changé d’échelle. Il a rétréci. Il versifie comme il ronronne. Ou alors c’est la femme qui a grandi, ce qui revient au même, qui devient la femme géante, à la féminité qui vous englobe, vous étouffe, vous enchante, vous ravit, vous engloutit... Fantasme ô combien baudelairien dont le célébrissime sonnet de « La Géante », précisément, donne l’exacte mesure.

« Du temps que la Nature en sa verve puissante/ Concevait chaque jour des enfants monstrueux,/ J’eusse aimé vivre auprès d’une jeune géante,/ Comme aux pieds d’une reine un chat voluptueux. »

Existerait-il, pour Baudelaire, une plus divine béatitude, un refuge plus sensuellement vertigineux que de s’alanguir comme un chat sur le corps d’une femme ou, mieux, d’une géante ?

« Parcourir à loisir ses magnifiques formes ;/ Ramper sur le versant de ses genoux énormes,/ Et parfois en été, quand les soleils malsains,/ Lasse, la font s’étendre à travers la campagne,/ Dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins,/ Comme un hameau paisible au pied d’une montagne. »

Mais on n’en finirait pas de gloser sur les chats, sur Baudelaire – ou sur ce sentiment de l’infini qui, tous deux, les habite et tous deux les inquiète…

Frédéric Vitoux de l’Académie française


Dans ses chroniques, Alexandre Vialatte disait volontiers du chat : « Dieu l’a fait, dans sa grande bonté, pour que l’homme puisse caresser le tigre. » Mais était-il vraiment l’auteur de cette observation irréfutable ? Elle circulait déjà, avec quelques variantes, depuis près d’un siècle. On l’a longtemps attribuée à Hugo. À tort. Il semblerait que son auteur en fut...

commentaires (1)

Je ne suis pas sûr que Baudelaire aurait aimé avoir prononcé cette phrase « Dieu a fait le chat pour donner à l’homme le plaisir de caresser le tigre », longtemps attribué à Hugo mais qui semblerait être de Joseph Méry, car elle ne correspond pas, ne possède pas les traits, les caractéristiques de la pensée ni de la phraséologie baudelairiennes. En effet, comment Baudelaire aurait-il pu écrire une phrase pareille, lui qui a écrit : « la création ne serait-elle pas la chute de Dieu ? » et aussi « Dieu est un scandale. Un scandale qui rapporte. » Baudelaire avait de Dieu une vision particulière, bien particulière, distincte de la vision romantique de Dieu créateur. C’est pour cela qu’il aurait été le dernier à prononcer une telle phrase. Écrire que Baudelaire aurait mérité de formuler une telle phrase ne me semble pas faire honneur à Baudelaire. PS: Je trouve regrettable que les vers ne puissent pas figurer dans l’OLJ comme ils devraient normalement figurer, chaque vers sur une ligne et non une suite de mots séparés par une barre oblique. L’OLJ devrait remédier à cette entrave technique.

Agenor

12 h 24, le 03 avril 2021

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Commentaires (1)

  • Je ne suis pas sûr que Baudelaire aurait aimé avoir prononcé cette phrase « Dieu a fait le chat pour donner à l’homme le plaisir de caresser le tigre », longtemps attribué à Hugo mais qui semblerait être de Joseph Méry, car elle ne correspond pas, ne possède pas les traits, les caractéristiques de la pensée ni de la phraséologie baudelairiennes. En effet, comment Baudelaire aurait-il pu écrire une phrase pareille, lui qui a écrit : « la création ne serait-elle pas la chute de Dieu ? » et aussi « Dieu est un scandale. Un scandale qui rapporte. » Baudelaire avait de Dieu une vision particulière, bien particulière, distincte de la vision romantique de Dieu créateur. C’est pour cela qu’il aurait été le dernier à prononcer une telle phrase. Écrire que Baudelaire aurait mérité de formuler une telle phrase ne me semble pas faire honneur à Baudelaire. PS: Je trouve regrettable que les vers ne puissent pas figurer dans l’OLJ comme ils devraient normalement figurer, chaque vers sur une ligne et non une suite de mots séparés par une barre oblique. L’OLJ devrait remédier à cette entrave technique.

    Agenor

    12 h 24, le 03 avril 2021

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