Entretiens

Tahar Ben Jelloun et les maux de la société marocaine

Tahar Ben Jelloun et les maux de la société marocaine

© Francesca Mantovani / Gallimard

Le dernier roman de Tahar Ben Jelloun Le Miel et l’amertume propose une plongée sans concession dans la noirceur humaine, à travers une famille ravagée par une tragédie qui emporte tous ses membres vers l’errance et la violence. Dans le Tanger des années 2000, la jeune Samia aime la poésie, la lecture et la solitude ; lorsque ses parents lui présentent son cousin Hamza qu’elle est censée épouser, son décalage avec son environnement s’accentue. « Je souris, je ris, et je m’ennuie. Ma chambre, mon lit, mon cahier me manquent. Ma solitude me manque. Ces gens-là ne savent pas le bonheur de jouir d’une solitude recherchée, acceptée, cajolée, celle qui ouvre des portes sur d’autres univers. En ce moment, je lis la poésie de Victor Hugo, elle m’emporte dans des territoires vastes et irréels. » Quand un professeur lui propose de publier ses poèmes, la jeune adolescente ne se doute pas qu’il va abuser d’elle, comme il en a l’habitude avec les étudiantes de son âge. Or « une fille violée est condamnée à disparaître » et c’est le choix de Samia qui ne laisse derrière elle que son journal intime.

Des années plus tard, le couple parental est brisé par le silence et la honte. « Tant de haine, tant de hargne ! Cela ne nous ressemblait pas. À présent, notre enfer est bien installé, il a pris ses marques, il s’est accoutumé à nos humeurs de plus en plus mauvaises, il s’est adapté à nos manies, à nos faiblesses et aussi à notre volonté morbide de dire le mal, de faire le mal », résume Malika en esquissant la détestation mutuelle dans laquelle elle vit avec son mari Mourad. « La maison nous écrase. La maison nous nargue. La maison nous tue lentement. Elle a été la scène de notre bonheur bref et de notre malheur permanent. » Dans ce tête-à-tête toxique, un jeune immigré africain, Viad, va rencontrer ce couple moribond et l’aider à panser les plaies de la perte et de la culpabilité.

Comment est né ce récit ?

À l’origine, il y a un fait divers qui a touché quelqu’un de ma famille. Après le décès de celui qui a abusé de tellement de jeunes filles et qui était connu pour son inclination, sans que personne ne réagisse, j’ai souhaité écrire. Cet homme est mort de vieillesse, dans son lit, et il a reçu tous les honneurs de la presse pour ses compétences de professeur de poésie. D’ailleurs je raconte ses funérailles à la fin du livre.

Dans Le Miel et l’amertume, il y a toute mon empathie pour la petite Samia, et pour Viad, qui est un personnage lumineux. La jeune fille a préféré la disparition face au silence et la honte, et c’est intolérable. L’histoire se passe dans les années 90, or la première fois qu’on a parlé de pédophilie au Maroc c’était il y a une dizaine d’années, lorsqu’une association « Ne touche pas à mon enfant » s’est constituée, après que des étrangers ont été pris en flagrant délit dans des hôtels avec des petits enfants. Mon dernier roman participe à tout le travail que je fais sur la société marocaine et sur ses maux, plus que sur ses bienfaits. Depuis mon premier livre et jusqu’à celui-ci, j’ai beaucoup traité du problème de la condition des femmes, et je voulais aborder cette tragédie vécue dans le silence et le déni.

Vous avez fait le choix énonciatif du récit choral qui crée une polyphonie des solipsismes. Est-ce un moyen de montrer l’impossible dialogue dans cette famille ?

Je suis parti de la fin de l’histoire, lorsque Mourad et Malika ne communiquent plus et que chacun vit dans son monde. J’ai voulu savoir comment un couple, construit sur des bases correctes, vieillit dans des conditions de haine et de rejet de soi. Derrière cela, il y a un drame, ce qu’ils appellent la tragédie, et je crois qu’elle n’a rien d’exceptionnel. Elle fait partie de la vilenie de l’humanité et elle est couverte de honte. Dans nos cultures méditerranéennes, où le regard des autres est si pesant, on garde le silence à ce sujet. Consacrer un chapitre à chaque personnage montre que c’est un drame qui est vécu parallèlement par chacun d’entre eux. Ce procédé fait référence à un autre de mes romans, Le Bonheur conjugal, où la même histoire est racontée par le mari et par l’épouse : ils l’ont vécue ensemble, mais chacun a sa version des choses et il n’y a jamais de rencontre ou de complicité absolue. Les parents de Samia vivent dans la réclusion et dans l’isolement, ce qui leur est imposé par leur confrontation au vice et au mal. Cette histoire nous montre que le bien ne triomphe pas toujours, il ne faut pas être d’un optimisme stupide. Le mal est plus intéressant sur un plan littéraire, mais surtout, il est partout et triomphe facilement du bien. La bonté, dans le sens presque spirituel du terme, peut être regardée comme de la faiblesse, comme une défaite, alors que la méchanceté est une forme de violence qui s’impose et qui fait peur.

Certains objets eux-mêmes ont une part de méchanceté symbolique, dans la mesure où ils deviennent des éléments qui réveillent des souvenirs ou une situation dramatique du passé. Ils peuvent parfois acquérir une forme de sacralité quand ils contiennent une valeur affective qui n’existe plus. Des livres, des parfums ou des odeurs peuvent également nous renvoyer au passé sans provoquer des sensations désagréables.

Dans Le Miel et l’amertume, avez-vous souhaité dépeindre également la richesse culturelle de la ville de Tanger, surtout dans les années 60 ?

Tanger est présente dans la plupart de mes romans ; c’est la ville où j’ai vécu à partir de neuf ans, elle est assez extraordinaire et fait écho à Beyrouth par certains aspects. Elle a une double façade, l’une méditerranéenne et l’autre atlantique. Lorsque j’étais enfant, la ville était ouverte sur plusieurs nationalités et sur plusieurs langues : il y avait l’école marocaine, mais aussi italienne, américaine, française, espagnole, anglaise... On était dans une ville cosmopolite et on avait envie de découvrir d’autres cultures. La Comédie française venait régulièrement à Tanger, c’était l’époque des grandes tournées, ce qui est toujours d’actualité même si aujourd’hui ce sont les pièces de boulevard qui s’exportent le plus. À l’époque, on avait facilement accès au répertoire classique, ce qui m’a beaucoup aidé pour mes études à l’université.

Ce roman ne s’apparente-t-il pas à une forme d’archéologie de la conjugalité ?

La situation douloureuse dans laquelle Mourad et Malika se trouvent est une conséquence du drame qu’ils vivent dans le secret et qui s’exprime par de l’agressivité et de la violence. Il y a entre eux très peu de moyens de communiquer, si ce n’est par les médicaments, la douleur ou la maladie. Dans la société marocaine, la conjugalité est très problématique car elle est basée sur un certain nombre d’inégalités juridiques et traditionnelles. Nous avons encore aujourd’hui plusieurs ministres polygames et certaines jeunes femmes sont emprisonnées pour avoir eu des relations sexuelles en dehors du mariage. Malgré une aspiration réelle à la modernité, il y a un déséquilibre profond entre l’homme et la femme, et le mariage ne résout pas ce problème. Les femmes ont tendance à se défendre avec agressivité et la violence est partagée d’une manière plus ou moins égale.

Il y a actuellement un mouvement de contestation du système d’héritage qui privilégie les hommes, auquel je participe. Néanmoins, les hommes politiques ne veulent pas y toucher pour des raisons religieuses, et il en est de même pour la liberté de conscience que les islamistes ont refusé d’inscrire dans la constitution, ce qui n’a pas été le cas en Tunisie par exemple. Dans tout le monde arabe, la situation est déplorable à cet égard, et nous n’avons pas réussi à donner à l’individu le statut qu’il mérite. Si quelqu’un revendique une liberté d’expression totale, il est considéré comme un ennemi de la nation qui a quitté la grande maison familiale, c’est-à-dire Beit al-Islam. En Arabie saoudite ou en Égypte, un apostat est puni très sévèrement, parfois par la mort. L’individu n’est perçu que comme une particule de la famille ou du clan et il n’existe pas en tant que personne unique et singulière. Tant que ces sociétés ne reconnaîtront pas à l’individu son statut d’être libre, avec des droits et des devoirs, nous n’avancerons jamais et nous resterons dans des dictatures ou des régimes autoritaires et hypocrites.

Que symbolise la mort de Samia ?

Samia symbolise la violence qui est faite aux jeunes filles par une pédocriminalité très répandue. Ce crime ne concerne pas qu’une seule victime mais toute une famille, par un effet de dominos. Elle symbolise aussi l’innocence, la poésie et une aspiration à être, confrontée à une impasse qu’elle va résoudre par la mort et qui va détruire sa famille, car plus rien n’est possible.

Autant mes romans concernent des problèmes sociaux, de solitude, d’immigration, autant ma peinture est plutôt joyeuse et lumineuse. Ma grande fierté est d’avoir peint l’année dernière les vitraux de l’église du Thoureil, située sur les bords de la Loire, près d’Angers. Je prépare actuellement une exposition à Paris pour le mois d’octobre, à la galerie Patrice Trigano : ce sont des peintures très abstraites, constituées de signes et d’éclats de lumière.

Propos recueillis par Joséphine Hobeïka

Le Miel et l’amertume de Tahar Ben Jelloun, Gallimard, 2021, 256 p.


Le dernier roman de Tahar Ben Jelloun Le Miel et l’amertume propose une plongée sans concession dans la noirceur humaine, à travers une famille ravagée par une tragédie qui emporte tous ses membres vers l’errance et la violence. Dans le Tanger des années 2000, la jeune Samia aime la poésie, la lecture et la solitude ; lorsque ses parents lui présentent son cousin Hamza qu’elle est...

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