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Lifestyle - Rencontre

Yvonne Mourani et la matière des mots

Elle fait partie de ces jeunes confrontés à la plus grande crise jamais traversée par les Libanais : précarité, horizon bouché, emplois quasi inexistants, rareté des devises. Diplômée en lettres françaises, domaine peu monnayable s’il en est, Yvonne Mourani fonde pourtant une entreprise qui marche. Elle raconte son parcours.

Yvonne Mourani et la matière des mots

Yvonne Mourani, fondatrice de Work With Words. Photo DR

Titulaire d’un master en littérature française de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Yvonne Mourani travaille depuis bientôt 10 ans à L’Orient littéraire et L’Orient des livres en tant que coordinatrice et correctrice. Elle donne parallèlement, à l’USJ, un cours de méthodologie dans le programme de master en critique d’art et curatoriat. Même cumulés, ces salaires ne mènent pas bien loin la jeune femme qui souffre de claustrophobie dans un pays qui se délite. Elle cherche un moyen de pousser les murs.

Que faire avec les mots et les arts pour uniques outils, dans un monde où seules les technologies semblent tirer leur épingle du jeu ? L’universitaire observe son environnement et essaie de trouver des ouvertures. C’est ainsi qu’elle fonde Work With Words, une entreprise qui fait des mots, comme son nom l’indique, un produit à part entière.

« Ce projet est le fruit d’un jour : le 24 mai 2019. Je me souviens combien j’étais déprimée à cette période, en raison de la stagnation du pays et la situation financière (c’était avant la révolution du 17 octobre et la grande crise économique), je sentais que je faisais du surplace et, pour la première fois, l’idée de partir me traversait l’esprit. Ce jour-là, j’étais en train de travailler dans un café à Gemmayzé, en compagnie de mon amie et ex-prof Nayla Tamraz. Je lui ai fait part de mes angoisses et elle m’a tout simplement répondu : “Pourquoi tu ne créerais pas une plate-forme de traduction et de rédaction ?”. Il a suffi de cet encouragement. Je m’y suis aussitôt attelée », confie Yvonne Mourani, qui précise : « En plus de la traduction, Work With Words offre toute sorte de services en rapport avec les langues, la rédaction et les mots (correction, édition, mise en page, sous-titrage, services de communication, réseaux sociaux, cours de langues...). »

Liberté, qualité

Cette entreprise pratiquement sans employés fournit du travail à une véritable ruche d’une trentaine de free-lances. Et si le français, l’anglais et l’arabe en sont les chevaux de bataille, d’autres langues peuvent être traitées à la demande. Pour la jeune entreprise, la situation économique du pays, l’inexpérience en affaires de sa fondatrice qui n’est pas, de par sa formation littéraire, familière avec la contrainte des chiffres, posent d’emblée les premières embûches. En contrepartie, amoureuse des mots, passionnée de qualité, Yvonne Mourani sait que le travail qu’elle offre ne peut que se démarquer dans ce domaine de niche où souvent les commandes sont livrées à la hâte pour faire du chiffre. Chez Work With Words, la nature et la qualité des projets raffermissent la confiance des clients et les défis augmentent. Le soutien et la générosité de l’équipe suivent. Le succès ne se fait pas attendre. Bientôt la jeune entreprise se voit confier le sous-titrage d’une dizaine de vidéos sur des artistes libanais et l’art au Liban pour La Nuit des idées 2021, organisée par l’Institut français du Liban et de Paris. S’y ajoutent la révision, la traduction et la mise en page d’une grande étude sur la violence contre les personnes âgées dans le monde arabe, menée par Kafa, le PNUD et l’Organisation des femmes arabes. Et aussi la révision et la traduction du catalogue du Festival Redzone organisé par Culture Resource. Cela pour les principaux projets les plus récents. Yvonne Mourani, pour qui « le sens de la nuance » est le principal atout dans le métier qu’elle s’est choisie, rêverait de se voir proposer le sous-titrage de séries pour Netflix. « Divertissement garanti et un peu de devises ne ferait de mal à personne », souligne en riant celle qui place en tête de ses préférences, parmi les ouvrages traduits dans la région, Le fou de Laylâ traduit et présenté par André Miquel, d’après le Diwan de majnûn, ainsi que Le pain de Toufic Youssef Awad. Son seul regret, dit-elle, est que « la plus grande partie du boulot est invisible, ce qui fait que les gens souvent sous-estiment le travail des traducteurs, des correcteurs et des éditeurs ».

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Cela dit, couvrant pourtant de manière quasi exhaustive tous les services que l’on puisse offrir dans le domaine des mots, la jeune entrepreneuse trouve encore le moyen d’en offrir de nouveaux quand le besoin s’en fait sentir. Elle ajoute que le fait qu’il n’y ait pas d’employés à Work With Words garantit un travail sur mesure, loin des opérations mécaniques dont ces métiers sont souvent pénalisés. « Cela me donne la liberté de choisir la ou les bonne(s) personne(s) pour le bon projet. Je peux ainsi respecter les délais sans compromettre la qualité, en plus de faire bénéficier autant de personnes possibles, chacune dans le domaine où elle excelle le mieux et en fonction de ses disponibilités », ajoute celle qui, imprégnée de l’élan de la thaoura, pense par-dessus tout en termes de solidarité.


Titulaire d’un master en littérature française de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Yvonne Mourani travaille depuis bientôt 10 ans à L’Orient littéraire et L’Orient des livres en tant que coordinatrice et correctrice. Elle donne parallèlement, à l’USJ, un cours de méthodologie dans le programme de master en critique d’art et curatoriat. Même cumulés, ces salaires ne...

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