Ainsi donc, Monsieur le Doyen, je ne vous souhaiterai plus jamais joyeux Noël, ni bonne année, ni joyeuses Pâques, comme j’avais coutume de le faire chaque année ;
Ainsi donc, Monsieur le Doyen, je ne saurai plus jamais, rien qu’à la tonalité de votre voix, si vous êtes en bonne forme et en verve ou quelque peu malade et abattu ;
Ainsi donc, Monsieur le Doyen, je ne pourrai plus jamais être sûre que ma dernière analyse juridique est pertinente, puisque vous n’êtes plus là pour en décortiquer – à ma demande instante – les moindres faiblesses ;
Ainsi donc, Monsieur le Doyen, je ne me sentirai plus jamais fière et comblée, puisque vous ne m’appellerez plus pour me dire – en termes mesurés – que vous aviez apprécié l’un de mes « clins d’œil » dans L’Orient Littéraire, ou une prise de position courageuse qu’on vous avait rapportée ;
Ainsi donc, Monsieur le Doyen, je ne vous ferai jamais part de ma reconnaissance pour le jour de mon premier cours à la faculté, lorsque vous m’aviez lancé mi-attendri, mi-amusé « Alors ?
Prête pour la fosse aux lions ? »
puisqu’en mettant « des mots sur les maux », vous m’aviez, à votre manière subtile, galvanisée à jamais ;
Ainsi donc, Monsieur le Doyen, je ne me prendrai plus à sourire en me remémorant votre humour lors d’une délibération de fin d’année particulièrement ardue durant laquelle nous tentions, nous les enseignants de la faculté de droit de l’USJ réputés pour notre « sévérité », de grappiller des notes par-ci par-là afin de « repêcher » un étudiant, vous aviez fini par déclarer « ce n’est plus du repêchage, c’est de la pêche sous-marine ! » ;
Ainsi donc, Monsieur le Doyen, je ne vous promettrai plus jamais de passer vous voir avec le groupe de professeurs qui vous visitait régulièrement, sans jamais oser le faire de peur de mettre à mal une intimité à laquelle je savais que vous teniez plus qu’à tout ;
Ainsi donc, Monsieur le Doyen, je ne pourrai plus jamais vous interroger sur l’orthographe d’un mot ou l’élégance d’une tournure de phrase, sachant que même connaissant la réponse, vous ne me répondriez qu’après avoir consulté votre cher Grévisse, Le bon usage ;
Ce « bon usage » pourrait à lui seul vous définir s’il ne lui était impossible de contenir vos talents d’arbitre impartial, votre vaste culture juridique, mais aussi littéraire, musicale et spirituelle et de décrire votre rigueur académique dans la direction de notre faculté ainsi que votre rectitude morale, toujours teintée d’humanisme.
Du roc inébranlable de Daroun, de la tradition de l’École de droit de Béryte et d’une famille ayant beaucoup donné au Liban, vous tiriez un patriotisme solidement enraciné, mais jamais sectaire.
Ainsi donc, Monsieur Chémaly, oserais-je dire cher Richard, je ne vous dirai jamais tout ce que je vous dois, même si, avec votre finesse habituelle, vous le saviez déjà…
Nada NASSAR CHAOUL


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