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En toute liberté

Juges et parties à la fois ?

À condition de présumer la bonne foi, l’effort commun de la séance de débat parlementaire sur l’audit de la BDL pourrait être un exemple de coopération réussie sur un point précis, celui de la nécessité d’une telle vérification, quels que soient les comptes politiques que l’on cherche, par ailleurs, à régler. Une bonne surprise enfin !

Cependant, une ambiguïté de forme tempère cet optimisme. En effet, voici une mesure indispensable pour l’assainissement de la vie politique, un passage obligé vers les aides internationales indispensables au redressement économique du Liban, mais que certains brandissent comme un moyen de guerre.

Le grand problème est là : c’est que cet instrument supposé être de paix est aussi un instrument de guerre ; c’est qu’à travers l’audit, ce ne sont pas seulement des comptes que l’on tire au clair, mais des règlements de comptes politiques qui se poursuivent, entre des personnes qui ont toutes – à des degrés divers et dans une mesure que l’audit doit révéler – exploité l’appareil d’État à des fins privées ou géré de façon désastreuse le problème de la dette publique. Et qui toutes, sans exception, ont des comptes à rendre aux Libanais. Pourront-elles être à la fois juges et parties, voilà l’équation qui, aux yeux de certains, semble impossible à résoudre.

Ainsi, indépendamment de la menace de « bouderie » que le chef de l’État aurait brandie, face au président de la Chambre, pour obtenir la tenue de la séance parlementaire, l’examen du déroulement de cette séance justifie certaines réserves dont les jours qui viennent diront si elles sont justifiées ou pas. La première de ces réserves, on l’a dit, touche à la pertinence de la décision, ou de la résolution prise par l’Assemblée. En effet, la circonspection de rigueur dans ce domaine, c’est qu’il aurait été bien plus préférable de voter une loi suspendant le secret bancaire dans ce cas particulier, plutôt que de prendre une « décision », même si elle est considérée comme étant « plus qu’une recommandation ».

Mais il pourrait y avoir aussi d’autres « pièges » qui se dressent, comme des obstacles volontairement tendus, pour empêcher l’audit. Le « piège » principal pourrait provenir de la terminologie utilisée par le président de la Chambre. Le texte de la décision préparé par Nabih Berry a concédé au chef de l’État l’audit des comptes de la Banque du Liban, tout en ajoutant « qu’en parallèle », ce sont les audits des ministères, caisses, offices autonomes, institutions financières et municipalités qui doivent être faits aussi.

L’expression « en parallèle » pourrait être interprétée comme une tentative de détourner l’acquis de l’audit de la BDL, en en faussant l’ordre des priorités, et en le noyant simultanément dans un océan de comptes partiels qu’il faudrait des années pour achever ; ou encore en reculant exagérément la date à partir de laquelle on fait courir l’audit, afin qu’il engage la responsabilité du camp du chef de l’État qui le demande. Cela se ferait à travers les comptes du ministère de l’Énergie, où certains soupçonnent le chef du CPL, Gebran Bassil, de s’être enrichi illicitement. Le camp de la présidence a considéré que la décision du Parlement est « une victoire sans précédent ». Espérons qu’elle ne soit pas l’une de ces victoires à la Pyrrhus acquise à un tel prix qu’il eût mieux valu ne pas l’obtenir.

C’est bien cette perspective qui, aux yeux du député démissionnaire Neemat Frem, risque de compromettre et de faire échouer le processus. M. Frem affirme à qui veut l’entendre que l’audit de la BDL « n’aura jamais lieu » et que « la découverte, ne serait-ce que d’un coupable, entraînera celle de tous les autres ». Le député démissionnaire pointe du doigt le CDR et les ministères de l’Énergie et des Travaux publics comme étant des sources majeures de gaspillage de fonds publics, sachant que la vérification des comptes de la BDL passe obligatoirement par celle de tous les ministères.

Il y a donc un risque réel de voir la vérification des comptes aiguiser plutôt qu’émousser les armes avec lesquelles se livre la guerre pour le contrôle des institutions, alors que l’écrasante majorité des Libanais souhaite que l’audit s’insère dans un effort pour un partage équitable du pouvoir politique au service d’un projet commun qui s’appellerait Liban.

Une autre leçon à tirer de cette séance concerne les « Forces libanaises ». Aussi pourris que l’on pense être les courants politiques en place, les considérer comme irréformables comme le fait ce parti ne conduit à rien. C’est une sorte de nihilisme politique à la fois attentiste et irréaliste : le pouvoir politique ne va pas s’effondrer de lui-même et on ne pourra pas se contenter de le « cueillir » aux prochaines élections… ou aux prochaines émeutes. Ce grand courant politique doit envisager de nouveau de travailler, comme il l’a fait vendredi dernier, avec d’autres partis représentatifs comme lui de l’électorat – chrétien ou pas – fût-ce à des objectifs déterminés et limités, mais dans l’objectif noble entre tous du salut du Liban.


À condition de présumer la bonne foi, l’effort commun de la séance de débat parlementaire sur l’audit de la BDL pourrait être un exemple de coopération réussie sur un point précis, celui de la nécessité d’une telle vérification, quels que soient les comptes politiques que l’on cherche, par ailleurs, à régler. Une bonne surprise enfin ! Cependant, une ambiguïté de forme...

commentaires (3)

""C’est qu’il aurait été bien plus préférable de voter une loi suspendant le secret bancaire dans ce cas particulier."" Plutôt que le président fait la pression pour éplucher les comptes de la banque nationale, et puisqu’il se sent touché, le président de la chambre lui rétorque de vérifier les compte d’un ministère juteux, (ça revient à une accusation mutuelle qui ne porte pas son nom). N’est-il pas préférable dès le début, et par honnêteté envers les Libanais, de nommer un gouvernement doté de pouvoirs spéciaux, comme cela a été suggéré, avec le délai qu’il faut, pour mettre à plat les comptes. Bien sûr, un gouvernement d’indépendants dans tous les sens du terme et avec des pouvoirs spéciaux, ne relève pas du rêve mais de la réalité. Mais on est au pays des paradoxes, où chacun a son mot à dire, et sa part à conserver, plutôt que de confier le rétablissement de notre économie à des experts, et on en a des plus honnêtes.

L'ARCHIPEL LIBANAIS

10 h 37, le 01 décembre 2020

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Commentaires (3)

  • ""C’est qu’il aurait été bien plus préférable de voter une loi suspendant le secret bancaire dans ce cas particulier."" Plutôt que le président fait la pression pour éplucher les comptes de la banque nationale, et puisqu’il se sent touché, le président de la chambre lui rétorque de vérifier les compte d’un ministère juteux, (ça revient à une accusation mutuelle qui ne porte pas son nom). N’est-il pas préférable dès le début, et par honnêteté envers les Libanais, de nommer un gouvernement doté de pouvoirs spéciaux, comme cela a été suggéré, avec le délai qu’il faut, pour mettre à plat les comptes. Bien sûr, un gouvernement d’indépendants dans tous les sens du terme et avec des pouvoirs spéciaux, ne relève pas du rêve mais de la réalité. Mais on est au pays des paradoxes, où chacun a son mot à dire, et sa part à conserver, plutôt que de confier le rétablissement de notre économie à des experts, et on en a des plus honnêtes.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    10 h 37, le 01 décembre 2020

  • Un parlement légifère et en l’absence c’est prendre les gens pour des imbéciles.

    PPZZ58

    09 h 08, le 01 décembre 2020

  • Naamat Frem a raison: l’audit de la BDL « n’aura jamais lieu » car « la découverte, ne serait-ce que d’un coupable, entraînerait celle de tous les autres ».. A moins, encore une fois, que le cabinet d'audit soit suffisamment "complaisant" pour accepter de jeter aux lions comme seul coupable, Ryad Salameh. bête noire du Hezbollah et du CPL.

    Yves Prevost

    07 h 39, le 01 décembre 2020