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Festival online

Bipod mène la danse (et résiste) sur internet

À partir d’aujourd’hui et jusqu’au 1er décembre, en direct et en temps réel, la 16e édition du Festival Bipod 2020 sera diffusée à travers www.citerne.live, un espace numérique interdisciplinaire. Six villes internationales participent avec Beyrouth à ce voyage dans le monde de l’art et de la danse contemporaine à travers sept spectacles sous l’intitulé « Architecture of a ruined body » (L’architecture d’un corps ruiné).

Bipod mène la danse (et résiste) sur internet

Omar Rajeh et Mia Habis ne baissent pas les bras face à la pandémie et à la crise, et proposent une édition online du Festival Bipod. Photos Dr et Hadi Abou Ayash

Fondé par Maqamat en 2004, le Festival de la danse contemporaine Bipod (Beirut International Platform of Dance) était devenu le rendez-vous incontournable des amoureux de l’art en général et de la danse en particulier, et occupait plusieurs scènes beyrouthines. En 2018, à l’occasion de sa 15e édition, le festival se tient exclusivement à Citerne Beyrouth, centre culturel dédié aux arts de la scène, qui a ouvert ses portes la même année pour les refermer en 2019 suite à l’absence de soutien de la part des autorités libanaises. C’était un pari risqué pour Maqamat, la compagnie de danse à l’origine du projet, et c’était sous-estimer l’incompétence et l’ignorance d’un gouvernement qui ne voyait dans la danse qu’une discipline de seconde zone et dans la culture, qu’un ministère de trop. Forcé d’abandonner le projet, Omar Rajeh avait annoncé : « Nous envisageons actuellement différents lieux, pas forcément à Beyrouth. » Installés à Lyon depuis bientôt un an, Mia Habis et Omar Rajeh, fondateurs du Festival Bipod et du centre culturel Citerne Beyrouth, n’ont pas baissé les bras. Aujourd’hui, à des milliers de kilomètres de leur ville natale, c’est un pari tenu. Ils présentent à partir d’aujourd’hui et jusqu’au 1er décembre une édition online de sept spectacles offerts à un montant symbolique d’un euro pour les internautes au Liban, en Syrie, en Jordanie, en Palestine et en Égypte) sous la thématique de « L’architecture d’un corps ruiné » (Architecture of a ruined body).

Nous sommes des danseurs

« L’année 2020 a été difficile pour le monde entier, confie Omar Rajeh, mais plutôt que de nous laisser abattre, nous avons essayé de tirer profit de la chance qui nous a été offerte, celle d’être en France, bien accueillis, et surtout d’être soutenus en tant qu’artistes. » Et le danseur chorégraphe d’ajouter : « La difficulté, c’est le propre des danseurs, ce que nous sommes après tout ! Toutes ces années à travailler au théâtre a forgé notre caractère, a renforcé nos capacités à faire face à toutes les difficultés, à composer avec les compromis, à acquérir une flexibilité dans notre mode de pensée, à mettre de côté nos appréhensions, nos doutes, mais aussi nos excès de confiance pour accéder à l’intégralité de notre potentiel. Se retrouver au studio sans avoir au préalable réfléchi un projet, laisser les idées se bousculer et voir le jour, était notre mode de fonctionnement. C’est ce changement continu auquel nous devions faire face, qui nous a aidés aujourd’hui à nous adapter. »

« Nous sommes devenus des experts de la crise ! » s’exclame Rajeh pour qui la danse apporte d’immenses satisfactions. « Mais pour apprendre et progresser, il est nécessaire de se confronter à l’échec, à la frustration et aux déceptions puis de digérer le tout. » Et de relever non sans amertume : « Au Liban, nous avons été à bonne école en matière de découragements et de frustrations. » Et lorsque le Centre national de danse les convoque et leur pose la question suivante : « Dites-nous ce dont vous avez besoin, nous sommes là, prêts à tout pour vous aider », Rajeh avoue s’être senti abasourdi : « Personne ne nous avait jamais parlé de la sorte, j’ai failli m’effondrer face à tant de respect et de bienveillance pour les artistes que nous sommes. » Pourtant partir, pour eux, n’était pas une décision prise à la hâte, cela faisait 5 années que l’idée de prendre leur envol vers une ville qui s’enorgueillit de ses artistes plutôt que de leur semer des embûches les titillait. En 2016, ils tentent une installation à Berlin pour trois mois, mais décident, comme pour se donner une dernière chance, de rentrer à Beyrouth et de créer Citerne Beyrouth, qui sera une de leur plus grande désillusion, un crève-cœur. Face à une impasse et mus par un sixième sens, ils décident en décembre 2019 de faire leurs valises sans se douter qu’un mois plus tard le monde allait basculer. « Nous avions des tournées à l’étranger et beaucoup de projets », se désole Omar Rajeh. Ils ne poseront plus leurs bagages dans la capitale libanaise mais à Lyon où de confinement en déconfinement, ils n’auront de cesse de travailler et de laisser mûrir leurs ambitions. Aujourd’hui, l’événement sur www.citerne.live a été mis en place comme un acte de résistance, « peut-être, parce qu’on ne voulait pas abandonner notre public, car si les autorités nous ont méprisés, le public libanais nous a toujours gratifié de sa fidélité. On lui devait bien ça » !

Une image du spectacle « Maha » de l’Iranien Azi Dahaka. Photo DR

Le pas qui fait la différence

C’est donc dans l’impossibilité de réaliser Citerne Beyrouth au sein de la capitale libanaise que Omar Rajeh et Mia Habis ont décidé de créer www.citerne.live. Grâce au soutien du ministère français de la Culture, de l’Institut suisse de la culture, de la Maison de la culture Grenoble, de l’Organisation internationale de la francophonie, et de nombre d’autres institutions européennes, le projet se concrétise. Un studio à Lyon, équipé d’écrans pour réaliser le streaming et s’adresser en direct au public, est mis à leur disposition. Toutefois, leur démarche et leur objectif se distinguent du reste des spectacles postés durant le confinement sur les réseaux sociaux, demeurant à la portée du spectateur lambda qui peut voir, revoir, zapper ou même interrompre. Omar Rajeh insiste sur le fait que l’acte de prendre un billet (même si le prix est symbolique ou si c’est libre d’accès), c’est participer au projet, « comme un acte de résistance, insiste-t-il. C’est décider d’aller vers le spectacle et non le contraire. C’est prendre une décision et permettre ainsi à la relation de se créer ».

Mia Habis avoue pour sa part avoir la nostalgie du contact physique : accueillir son public, le faire asseoir, être dans les coulisses à suivre les spectacles. « Mais, c’est ce public que je ne vais pas voir, qui est ma motivation, ceux qui nous suivent depuis des années, que j’ai vu grandir et changer, nous l’avons vécu organiquement et ce sont eux qui nous poussent à continuer. Il représente notre responsabilité. Je ne réalise pas trop, dit-elle, je suis dans l’action comme une ouvrière à l’usine, je suis en mode humain. C’est lorsque la plateforme va commencer à pendre vie que je prendrais conscience, et d’ajouter : mais je suis confiante. »

Le premier spectacle prend son départ à Genève avec la compagnie Alias, celui de Beyrouth avec Talal Khoury, Yara Boustany ou Khansa se fera à partir de la LAU avec laquelle Maqamat développe une collaboration. « C’est une institution solide, dit Omar Rajeh, sur laquelle on compte beaucoup pour préserver la danse au Liban. » L’internaute aura aussi la chance d’assister à des conversations entre directeurs de divers festivals venus de Colombie, d’Italie, de Corée, du Burkina Faso, de Hong Kong, où des artistes échangeront sur des sujets qui abordent des questions essentielles : l’importance et la place de l’art aujourd’hui, comment la culture peut-elle s’accommoder de la violence, que veut dire être un artiste aujourd’hui, les différences sociales, etc.

Et Omar Rajeh de conclure : « Ce qui nous a permis de faire Bipod, c’est Citerne Beyrouth. La crise sanitaire a confiné le monde entier, mais pas que. Aujourd’hui, nous avons découvert un nouvel univers, celui d’un public nouveau venu de tous les pays du monde. Confiné certes, mais connecté. Alors pourquoi ne pas réfléchir en mode numérique ? Il est vrai que Beyrouth nous a habitués à vivre avec la peur de voir nos projets s’envoler du jour au lendemain, mais aujourd’hui je peux affirmer, nous n’avons plus peur. »

www.citerne.live, un pied de nez à l’obscurantisme des autorités vécu au Liban.

Une image du spectacle de danse de la compagnie suisse Alias intitulé « Normal ». Photo Gregory Batardon

Le programme

– Aujourd’hui 25 novembre, à 18h*, pour l’ouverture du Bipod 2020, les directeurs de la Plateforme internationale de danse de Beyrouth, Mia Habis & Omar Rajeh, souhaitent s’adresser à leur public, à l’occasion de cette 16e édition qui se déroule dans des circonstances et des moments très particuliers. Ils seront rejoints par la militante de la danse Peggy Olislaegers, qui a accompagné Omar et Mia à travers tout le concept de l’édition de cette année, partageant un espace de réflexion au bout duquel ils ont voulu étendre l’invitation à tous les invités de Bipod 2020. Lors de cette ouverture, 10 invités partageront individuellement une préoccupation concernant la culture, la société, la danse, la pensée, le risque et les relations.

À 19h30, « Mediterranean » de Talal Khoury, un essai visuel méditatif, qui contemple les destins de ces innombrables victimes qui ont péri sous les vagues de la mer.

À 20h, un spectacle de danse de la compagnie suisse Alias intitulé « Normal », une allégorie de la vie constamment en mouvement.

Le 26 novembre, à 20h, « Maha » de l’Iranien Azi Dahaka, une création qui s’inspire d’un mythe iranien symbolique sur un roi perse qui se transforme en monstre à trois têtes, témoin de la croissance de deux serpents sur ses épaules.

– Le 27 novembre, à 20h, un spectacle de danse du français Pierre Rigal intitulé « Press ». Il met en situation l’image de l’homme moderne dans son immense banalité et en même temps dans son énigmatique complexité.

À 21h, un documentaire Be Sideways de Stéphane Darioly.

– Le 28 novembre, à 20, une édition de Manufacture sérielle pour Bipod où le collectif d’artistes berlinois présentera La maison de Crémant va à Beyrouth (ou bien pas) dans laquelle les trois artistes principaux Jochen Roller, Jule Flierl et Monika Gintersdorfer exécutent une performance virtuelle qu’ils auraient créés s’ils avaient voyagé à Beyrouth.

– Le 29 novembre à 20h, l’Instituto Stocos de Madrid présente Oecumene, une performance de danse et de musique interactive qui réfléchit le rôle de l’individu dans le monde, avec ses sens élargis grâce à la technologie et au-delà des limites de son lieu de naissance géographique ou de son identité culturelle d’origine.

– Le 30 novembre à 20h, Noctilūca de Yara Boustany, où la danseuse chorégraphe libanaise explore la réappropriation potentielle d’une couche sauvage perdue de l’être.

– Le 1er décembre à 20h, Khansa présente Oyunu II, une performance interdisciplinaire qui revisite un événement imaginé dans l’histoire de la culture queer de la Méditerranée orientale.

*Heure de Beyrouth


Fondé par Maqamat en 2004, le Festival de la danse contemporaine Bipod (Beirut International Platform of Dance) était devenu le rendez-vous incontournable des amoureux de l’art en général et de la danse en particulier, et occupait plusieurs scènes beyrouthines. En 2018, à l’occasion de sa 15e édition, le festival se tient exclusivement à Citerne Beyrouth, centre culturel dédié aux...

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