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Lifestyle - La Mode

Chère Suzy...

Suzy Menkes quitte « Vogue » où elle était rédactrice des éditions internationales depuis six ans. Sans doute la journaliste la plus respectée de l’industrie de la mode, son parcours fait de cette littéraire une véritable chroniqueuse de l’histoire moderne et contemporaine à travers le vêtement. Aux hommages qui ne cessent de pleuvoir, nous joignons ici le nôtre, parce que « ce n’est pas tous les jours... ».
Chère Suzy...

Victoria Beckham à gauche discutant avec Suzy Menkes lors d’une conférence à Londres en novembre 2010. Photo Paul Hackett/ Reuters

Chère Suzy, nous nous sommes rencontrées sur un quai imaginaire, attendant à la gare de Paddington un train imaginaire, le Dior Express, palace historique sur rails de la compagnie Pullman, qui devait nous conduire à Woodstock, dans l’Oxfordshire, où se préparait le défilé croisière 2017 de Christian Dior, dans les salons du palais des Churchill. C’était en mai 2016 et il faisait froid. Vous portiez une doudoune pourpre – le lilas, avec toutes ses nuances, est votre couleur fétiche. Plus soucieuse de confort que d’élégance, ce jour-là, vous étiez étrangement seule, n’était-ce, peut-être, déjà, la présence discrète à vos côtés de la jeune et brillante Natasha Cowan, précieuse complice de votre obsession du zeitgeist. Autour de nous vibrionnaient, dans de petites robes estivales, les nouvelles reines du milieu, passées de « fashionistas » à « blogueuses » à « instagrammeuses », qui déclinaient le vocabulaire de l’adoration en mots dièses et se mettaient elles-mêmes au cœur d’un processus dont elles ignoraient tout de l’élaboration, se contentant d’en être les phalènes éblouies. Raf Simmons venait de jeter l’éponge au bout de trois ans à la direction artistique de Dior où il avait été le successeur attendu de John Galliano. La collection, cette saison-là, avait été conçue par le tandem suisse Lucie Meier et Serge Ruffieux sur le thème de l’après-guerre et du voyage. Avant Dior, Chanel avait donné son défilé croisière à Cuba et Louis Vuitton à Rio. La suite, pour vous, se déroulait à New York. Notre brève conversation avait tourné autour de cette folie, de la machine emballée de la mode qui faisait courir les journalistes aux quatre coins du monde sans souci ni de l’empreinte carbone ni des capacités humaines à franchir à un tel rythme les distances et les fuseaux horaires. Une surenchère diabolique entraînait les grandes marques dans une course haletante au spectaculaire, et il y avait déjà quelque chose de pathétique dans cet impératif en dehors duquel leur survie semblait impossible. Vous n’aviez qu’une hâte, ce jour-là, malgré votre passion pour la mode qui justifiait tous les sacrifices : regagner votre bastide en Ardèche, loin de ce tumulte qui épuisait les créateurs, ordonnait un jeu cruel de chaises musicales et transformait la nécessaire lenteur du savoir-faire en une mécanique hystérique.

À Tyr, sous l’arche d’Alexandre

Plus tard, par une autre bizarrerie de la mode qui sait aussi se faire magie, nous nous sommes revues dans le lieu le plus inattendu que l’on puisse imaginer: à Tyr, sur les ruines de l’hippodrome antique où mon amie tyrienne, Aline, avait imaginé pour vous une mise en scène immersive qui avait réussi à vous enchanter, vous qui aviez déjà tout vu ou presque dans votre parcours, sans jamais être blasée. Vous étiez venue au Liban à l’invitation d’Élie Saab dont vous appréciez tant le romantisme éthéré et la perfection couture. Sous l’arche d’Alexandre, à l’ombre d’un parasol pourpre – il n’y a pas de hasard –, vous aviez savouré lentement une limonade, en imaginant le télescopage des siècles sur ce rivage qui avait vu passer tant de civilisations.

Lancement des Creative Conversations. Photo tirée du compte Instagram de Suzy Menkes

Protubérances et beauté

Votre parcours a commencé dans les colonnes de Varsity, le magazine universitaire de Cambridge que vous avez été la première femme à diriger au début des années 1960. Par la suite, de The Times à l’International Herald Tribune, à Harper’s Bazar, à Vogue enfin, vous n’avez jamais eu de cesse d’observer et de faire part de votre regard sur les collections successives, d’attirer l’attention sur l’intention des créateurs, la source et l’effet de leur vision. Vos critiques, vous l’admettez, étaient souvent influencées par l’élégance d’attitude des créateurs. Vous avez écharpé Marc Jacobs pour avoir lancé un défilé avec deux heures de retard, et même un défilé Comme des garçons parce que vous aviez eu un projecteur dans les yeux tout au long de la présentation. En revanche, vous n’avez jamais été avare de votre enthousiasme quand vous découvriez un jeune talent ou une collection intuitive qui illustrait ou annonçait les changements à venir. Comment oublier par ailleurs votre magnifique récit d’une présentation de Ray Kawakubo pour Comme des garçons, où les vêtements étaient affublés de protubérances dérangeantes, redessinant la ligne naturelle du corps avec quelque chose qui semblait monstrueux mais dans lequel que vous invitiez le spectateur à voir l’aspect inclusif, l’acceptation du corps avec toutes ses formes ou ses déformations, ses couleurs et ses identités, comme une beauté en soi.

Little Suzy, l’avatar de Suzy Menkes selon Craig Redman.

« Suzy Podcasts »

Votre départ de Vogue a été l’occasion, orchestrée par Natasha Cowan, d’un déluge de messages d’amitié et d’estime de la part de tous les créateurs qui comptent et dont vous avez un jour parlé. Un grand nombre d’entre eux sont vos amis, mais tout le monde sait que vos amitiés sont dépourvues de compromis comme de compromissions. Cette indépendance qui vous caractérise, vous l’emportez dans une nouvelle aventure, dites-vous. Votre sympathique avatar dessiné par Craig Redman sur le modèle du personnage de Mike Wazowski dans le dessin animé de Disney, Monsters Inc. Vous accompagne aussi. Il y a quelques mois, à l’initiative et avec l’aide de Natasha Cowan à laquelle vous avez adressé dimanche un émouvant message, vous lanciez Suzy Podcasts, une série hebdomadaire de « conversations créatives » avec les grands noms de la mode. Cette initiative vient compléter d’autres projets devenus incontournables, comme les Condé Nast Luxury Conferences qui devraient, après la pandémie, continuer à se déplacer d’une capitale à l’autre, y jetant la lumière sur les créateurs et les savoir-faire locaux.

Suzy Menkes avec un masque lipstick. Photos DR

Toujours en avance d’une époque

La crise du coronavirus est venue mettre un frein à la frénésie des voyages et des événements auxquels la mode était devenue si dépendante. Je vous espère confinée dans votre chère Ardèche, vous qui aimez tant la France et la langue française. Vous avez été une des premières à percevoir les médias numériques comme supports incontournables de l’information du présent et du futur. Toujours en avance d’une époque, seule l’audace vous inspire. Avec votre houppette, inventée par une coiffeuse londonienne comme un dérivé de la banane pompadour des rockeurs, venue remplacer une coiffure de sage étudiante qui retenait ses longs cheveux avec des barrettes sur les côtés. Non, vous n’êtes définitivement pas une adepte de la « petite robe noire » et les excès vous stimulent, fussent-ils de mauvais goût. L’un de vos derniers messages sur Instagram concernait Élie Saab dont la présentation haute couture, prévue en juillet et ajournée en raison de la pandémie, avait été filmée dans un bois où l’on voyait des nymphes préraphaélites traverser un miroir. Vous y évoquiez avec pudeur et élégance la tragédie de Beyrouth : « Élie Saab se réfère à Beyrouth comme à “une source secrète”, un monde enchanté de fleurs et d’éclosions – nulle place dans son cœur ou dans son esprit pour le verre brisé. » Vos lecteurs et votre public attendent impatiemment de découvrir vos projets futurs, vous dont le regard, dans ce monde qui s’écroule, sait encore trouver de la jeunesse et de beaux commencements.

Chère Suzy, nous nous sommes rencontrées sur un quai imaginaire, attendant à la gare de Paddington un train imaginaire, le Dior Express, palace historique sur rails de la compagnie Pullman, qui devait nous conduire à Woodstock, dans l’Oxfordshire, où se préparait le défilé croisière 2017 de Christian Dior, dans les salons du palais des Churchill. C’était en mai 2016 et il faisait froid. Vous portiez une doudoune pourpre – le lilas, avec toutes ses nuances, est votre couleur fétiche. Plus soucieuse de confort que d’élégance, ce jour-là, vous étiez étrangement seule, n’était-ce, peut-être, déjà, la présence discrète à vos côtés de la jeune et brillante Natasha Cowan, précieuse complice de votre obsession du zeitgeist. Autour de nous vibrionnaient, dans de petites robes estivales, les nouvelles reines du...
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