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Analyse

En France, les limites de la guerre républicaine contre l’islam radical

La décapitation de Samuel Paty a enflammé le débat sur les rapports que doivent entretenir la République et l’islam dans un objectif de clarification qui risque au contraire de nourrir la confusion.


En France, les limites de la guerre républicaine contre l’islam radical

Des Français réunis à Conflans-Sainte Honorine pour rendre hommage à Samuel Paty le 20 octobre 2020. Bertrand Guay/AFP

La France est en train de vivre un moment d’une rare intensité dans la (re)définition du rapport que doit entretenir la République à l’islam, à la suite de la décapitation de Samuel Paty par un réfugié tchétchène vendredi dernier. Le débat est encore plus vif qu’aux lendemains des attentats de Charlie Hebdo ou du 13 novembre 2015, probablement en raison du cumul des horreurs, de la symbolique touchée et des faits en eux-mêmes : le professeur d’histoire-géographie a été assassiné par un jihadiste après avoir subi une campagne de pression de la part de parents d’élèves musulmans, soutenus par des islamistes, pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression, après avoir proposé aux élèves musulmans qui le souhaitaient de sortir de la classe pour ne pas les heurter. On touche là à quelque chose d’extrêmement sensible puisqu’à la jonction entre différentes problématiques mais qui tournent finalement autour de la question centrale de la République, de la transmission de son héritage dans un environnement qui n’a plus grand-chose à voir avec la fin du XIXe siècle et de ce qui doit être partagé par tous pour faire une Nation. Un débat qui met la France face à elle-même, autant dans sa capacité unique au monde à « fabriquer » des citoyens et à défendre l’universalité de son modèle que dans les limites de celui-ci à comprendre, ou même à accepter, tous ceux qui n’y adhèrent pas totalement.

Dans l’esprit de beaucoup de Français semble être venu le temps de la clarification. La presse nationale, plus divisée d’accoutumée sur ces questions, critique aujourd’hui presque à l’unisson les nombreux renoncements qui ont abouti à faire le jeu de l’islam radical et appelle à défendre plus que jamais les principes et valeurs de la République. Mais parce que le débat se déroule dans une atmosphère de grande émotion et parce que des thématiques qui sont liées les unes aux autres mais qui n’en restent pas moins différentes sont abordées à partir d’un seul angle d’attaque, celui-ci peut aboutir à renforcer le sentiment de confusion qu’il souhaite à la base combattre. La France se dit en guerre mais sans avoir pris le temps en amont de clairement identifier l’ennemi, ce qui est d’autant plus problématique que tout le monde s’accorde à dire que celui-ci vient de l’intérieur.

Bien identifier l’ennemi

L’ennemi évident, celui contre lequel la France est déjà en guerre depuis des années, c’est le jihadisme, ou plutôt les groupes ou individus qui s’en réclament et qui commettent – ou ont la volonté de le faire – des actes terroristes sur le territoire français. Il ne peut pas y avoir de demi-mesure par rapport à cet ennemi qui est dans une logique de guerre totale par rapport à la France, du fait non seulement de ses actions mais aussi et avant tout de ce qu’elle est. Le jihadisme se combat dans l’urgence sur le terrain de la connaissance, du renseignement et sur le front militaire. Le combat idéologique, pour sa part, nécessite beaucoup plus de temps et présente de nombreuses autres difficultés. Le jihadisme est une idéologie profondément religieuse, même si sa nature s’inscrit en même temps parfaitement dans la post-modernité, qui divise le monde entre les bons fidèles, qui ont une lecture totalisante de l’islam, et tout le reste, qu’il est légitime de combattre. Les islamistes et les salafistes quiétistes partagent une partie de la vision du monde des jihadistes mais s’y opposent aussi sur de nombreux points, à commencer par les méthodes d’exécution, ce qui fait que malgré les passerelles possibles entre ces différentes écoles elles s’affrontent le plus souvent sur le terrain. Pourquoi rappeler tout cela, au-delà de la simple querelle sémantique ? Parce qu’encore une fois, mener une guerre nécessite de bien identifier l’ennemi et on ne peut appréhender le jihadisme qui est en rupture totale et frontale avec la République de la même façon que l’islamisme dont la rupture est plus partielle.

L’islamisme, c’est l’ennemi ambigu, celui qui joue avec les armes de son adversaire et essaye de se faire passer pour son allié. Si les salafistes quiétistes sont dans une logique de rupture avec la société, sans pour autant, dans la plupart des cas, chercher à la combattre ou à la modifier en dehors de l’espace privé, les islamistes sont davantage dans une logique de conquête de l’espace public, ce qui rend la lutte contre ces mouvements plus délicate. Il est possible de fermer des mosquées ou des associations qui favorisent ce type de discours mais il pourra tout de même se transmettre par d’autres canaux. On touche là aux limites de ce qu’il est possible de faire face à la diffusion d’une idéologie et aux pratiques qui en découlent. Comment réagir par exemple face au comportement d’un homme qui refuse de serrer la main d’une femme, une attitude fondamentalement contraire aux valeurs de la République mais qui ne constitue pas en soi un délit ? Comment réagir au fait que certaines personnes développent un discours victimaire et essentialisant dans lequel l’Occident est toujours l’agresseur et le musulman la victime dans un pays où – fort heureusement – la liberté d’expression est consacrée comme fondamentale ?

L’histoire récente du M-O

La lutte contre l’islamisme est particulièrement délicate dans la mesure où le discours que ces courants diffusent peut trouver un certain écho auprès d’une partie des musulmans, soutenue dans le même temps par une partie de la gauche, à la fois pour de bonnes et de mauvaises raisons. De mauvaises, car il y a une tendance au sein de cette mouvance à donner du crédit à un discours victimaire et communautaire à partir d’une vision un peu paternaliste qui fait le jeu des islamistes et conduit à une impasse. De bonnes, car l’islamophobie, les inégalités sociales, les discriminations issues du passé colonial sont autant de choses qui existent et qu’il faut combattre, sans laisser les islamistes avoir le monopole de ces luttes. Ne pas prendre en compte ces réalités sous prétexte d’ériger la lutte contre l’islam radical comme une priorité peut s’avérer à terme contre-productif. Considérer qu’une attitude plus autoritaire, un renoncement à l’État de droit, permettrait d’obtenir de meilleurs résultats dans la guerre contre l’islam radical, c’est ignorer toute l’histoire récente du Moyen-Orient ou d’ailleurs les régimes autoritaires ont à chaque fois fait le lit des islamistes qu’ils prétendaient combattre.

Si le périmètre de la guerre que souhaite mener la République contre l’islam radical est dans de nombreux cas évident, il l’est beaucoup moins dans de nombreux autres. D’autant que ce débat se passe dans un climat de droitisation de la société propice à la surenchère. Quelles sont en effet les frontières à la fois de la République et de l’islam radical ? Est-ce qu’une personne parfaitement intégrée qui porte le voile dans l’espace public – ce qui n’est pas contraire à la loi mais peut paraître incompatible avec certains principes républicains (pas celui de la laïcité mais celui de l’égalité entre les hommes et les femmes) doit être considérée, du point de vue des défenseurs de la République, comme faisant la promotion d’un islam radical ? Est-ce qu’une personne parfaitement intégrée qui se sent mal à l’aise lorsque sont diffusées massivement les caricatures du prophète Mahomet, sans pour autant remettre en question un seul instant le droit de les publier, ne peut pas être considérée comme républicaine ? Quelle place la République peut-elle laisser, au-delà de ce que prévoit la loi, pour ce qui relève de la conviction religieuse et de l’intime ? Le risque dans cette guerre, c’est d’ostraciser les musulmans qui devraient pourtant être en première ligne pour la mener.

Particularisme républicain

La France semble être dans un moment décisif où la balance peut pencher d’un côté ou de l’autre. Entre une vision quasi religieuse de la République, qui a le mérite d’émanciper l’individu et de créer du liant entre ses citoyens mais qui peut sembler si restrictive qu’elle peut avoir du mal à inclure les personnes non blanches et/ou non croyantes. Et entre une vision plus extensive, sans pour autant renoncer au particularisme républicain, qui permette d’inclure des personnes issues de différentes origines sans pour autant leur demander de renoncer complètement à celles-ci. La première option implique, si l’on résume, que la République entame un bras de fer sur tous les fronts avec l’islam, comme elle l’a fait par le passé avec le catholicisme pour le mettre au pas. La seconde option nécessite de faire preuve de patience, de pédagogie et d’ouverture concernant une partie de l’héritage républicain, en particulier le droit de blasphème, héritage d’une histoire anticléricale issue des Lumières qui est si particulière à la France qu’elle peut paraître agressive pour toute personne n’ayant pas (encore) fait sienne cette histoire ou pour tout croyant sincère. Il n’est pas question pour la France de renoncer à son histoire, à ses valeurs ou à ses principes mais plutôt de redéfinir ce qui fait d’une somme d’individus d’horizons divers des citoyens de cette même nation : faut-il que la République soit un bloc homogène dans lequel on entre comme dans les ordres ou celle-ci peut-elle accepter des courants divers qui se rejoignent tout de même sur l’essentiel ? N’est-ce pas là d’ailleurs aussi ce qui fait la particularité de la France dans le monde, d’avoir permis à des gens d’Amérique du Nord, d’Afrique ou du Moyen-Orient de se sentir Français, et Républicains, sans jamais avoir foulé le sol hexagonal ?



La France est en train de vivre un moment d’une rare intensité dans la (re)définition du rapport que doit entretenir la République à l’islam, à la suite de la décapitation de Samuel Paty par un réfugié tchétchène vendredi dernier. Le débat est encore plus vif qu’aux lendemains des attentats de Charlie Hebdo ou du 13 novembre 2015, probablement en raison du cumul des horreurs,...

commentaires (9)

La liberté d'expression a des limites légitimes. Elle ne se confond pas avec l'insulte vis-à-vis de convictions religieuses, même erronées, légitimement admises par l'Etat français. L'Islam et son prophète ne peuvent l'objet de critiques caricaturales insultantes et proposées par des professeurs comme modèles de prosélytisme antireligieux et    moyen propice de développer l'esprit critique chez des jeunes enfants à l'encontre de leurs propres convictions et de celle de leurs parents. La liberté d'expression n'a pas plus d'importance que la tolérance et la convivialité légitime de l'Etat français pour l'islam et du respect de son prophète sous prétexte de former l'esprit critique de jeunes musulmans dans un cadre pédagogique officiel. Merci de cet article éclairant, je m'indigne contre l'attentat d'un professeur, mais je n'approuve pas les provocations pédagogiques et l'incitation indirecte à la criminalité islamique. La liberté d'expression a des limites et exige la prudence, la convivialité à française l'exige ainsi que la lutte contre la criminalité islamiste.

DINTILHAC bernard

10 h 03, le 23 octobre 2020

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Commentaires (9)

  • La liberté d'expression a des limites légitimes. Elle ne se confond pas avec l'insulte vis-à-vis de convictions religieuses, même erronées, légitimement admises par l'Etat français. L'Islam et son prophète ne peuvent l'objet de critiques caricaturales insultantes et proposées par des professeurs comme modèles de prosélytisme antireligieux et    moyen propice de développer l'esprit critique chez des jeunes enfants à l'encontre de leurs propres convictions et de celle de leurs parents. La liberté d'expression n'a pas plus d'importance que la tolérance et la convivialité légitime de l'Etat français pour l'islam et du respect de son prophète sous prétexte de former l'esprit critique de jeunes musulmans dans un cadre pédagogique officiel. Merci de cet article éclairant, je m'indigne contre l'attentat d'un professeur, mais je n'approuve pas les provocations pédagogiques et l'incitation indirecte à la criminalité islamique. La liberté d'expression a des limites et exige la prudence, la convivialité à française l'exige ainsi que la lutte contre la criminalité islamiste.

    DINTILHAC bernard

    10 h 03, le 23 octobre 2020

  • Cet attentat terroriste immonde est la goutte d'eau qui fait déborder le vase... Il faut malheureusement se rendre à l'évidence que la politique d'accueil des étrangers en France a échoué, dans ce qu'elle a de plus cher, l'Ecole de la République, censée faire de tous ses élèves des citoyens ayant les mêmes droits et les mêmes devoirs. Je crains fort que ce soit maintenant la première option qui prenne le dessus, à savoir un rejet global de l'islam en France, dont les immigrés feront les frais en priorité, hélas... Les échéances électorales iront malheureusement dans ce sens également, en surenchère de l'extrême droite et de ses slogans racistes et fachistes. Rien ne sera plus jamais comme avant...

    DM

    23 h 54, le 22 octobre 2020

  • « A Rome vit comme les Romains ». Le monde est vaste celui qui se sent mal en France peut choisir une autre vie ailleurs.

    AntoineK

    17 h 32, le 22 octobre 2020

  • ce qui a fait generer les contradictions vite vite prise en charge par les defenseurs des droits de l'homme , aussi bouches que les politiciens ! resultat? venez donc voir chez nous, 1 etat dans l'etat , different chaque quelque temps, appuye par des criminels politiciens !

    gaby sioufi

    12 h 05, le 22 octobre 2020

  • autre face a ce probleme: le crime commis par divers gouvernements qui ont tout fait pour attirer les voix des immigrants a force de lois leur facilitant l'immigration de "leurs familles", etc.... je ne veux qu'eclairer la triste verite qui est que les politiciens -KELLOUN-TOUS- sont trop souvent coupables de leurs choix trop souvent pris dans leurs interets etroits.

    gaby sioufi

    12 h 03, le 22 octobre 2020

  • Si on trouve toujours des excuses pour accepter l’inacceptable alors il n’y aura plus de liberté tout court. Il n’y a pas de conditions ni de compromission s lorsqu’il s’agit de droits acquis par le peuple du pays accueillant au prix de batailles et de sang. Ils ne veulent pas qu’on parle de leur prophète ni le dessiner alors qu’ils se permettent de tuer toutes les minorités chez eux pour une idéologie moyenâgeuse et veulent imposer leurs droits et coutumes à tous les pays qu’ils viennent terroriser pour les avoir accueillis lorsqu’ils étaient menacés et les éduquer lorsque leur gouvernants leur refusaient l’accès au savoir et à La Liberté de s’exprimer. Je trouve léger de comparer une culture ancrée dans un pays qui est menacée par des imposteurs sous prétexte de sensibilités et de croyances politisées. Ils ont choisi d’immigrer dans ces pays en sachant que leur culture était différente de la leur. Pourquoi vouloir la faire changer au lieu de s’adapter ou partir dans un pays qui corresponde à leur culture et à leurs coutumes. Ces gens ne sont pas habitués à la démocratie et la prenne pour de la faiblesse c’est tout leur problème.

    Sissi zayyat

    11 h 32, le 22 octobre 2020

  • Excellent article. La question du blasphème est complexe. Personnellement, j'ai peu le gout des caricatures dont je pressens qu'elle peuvent gêner certains, voire plus. Aujourd'hui en France, on tend à les sanctifier. Avec de bonnes raisons comme le souvenir des martyrs qui se sont sacrifiés pour la liberté d'expression. Mais il faut raison garder : quand on a dans sa famille une personne que l'on sait hypersensible à certains sujets, on les évite à table, tout simplement.

    Michau François

    09 h 54, le 22 octobre 2020

  • Plusieurs questions viennent à l’esprit à l’issue de cette horrible acte : Pourquoi le port du voile menace-t-il les valeurs de la république , alors que dans le même temps, son port en Grande Bretagne ne menace pas celles du royaume ? Pourquoi la liberté de l’humour décapant est elle synonyme de valeur fondamentale, alors qu’une caricature tournant en dérision des symboles de la communauté juive, ou bien un individu pour son orientation sexuelle constituent un délit ?

    LeRougeEtLeNoir

    08 h 45, le 22 octobre 2020

  • Le droit au blasphème n’est pas autre chose que le droit a exprimer une non croyance. Il n’est perçu comme insulte que par ceux qui considèrent insultant de ne pas croire à leur(s) Dieu(x). Assimiler non-croyance et non-blanc comme vous le faites dans votre article n’a aucun sens et relève à tout le moins du procès d’intention. Je crains que cela n’affaiblisse considérablement la thèse que vous développez. Gérard Ruffault

    Marionet

    08 h 37, le 22 octobre 2020