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Photo-roman

Octobre 2019-octobre 2020 : de peur(s) en peur(s)

En une année, claudiquant de bataille en bataille, pas un jour ne s’est écoulé sans que nous, Libanais, crevions de peur.

Octobre 2019-octobre 2020 : de peur(s) en peur(s)

Photo G.K.

Un an déjà, et quelle folle année ! Samedi, nous fêterons le premier anniversaire de la révolution libanaise, et à l’orée de cette désormais inoubliable date, je n’ai pu m’empêcher de dérouler la bobine du film de ces douze derniers mois. Hier soir, j’ai été dans ma galerie d’images et j’ai fait défiler, une par une, mes photos depuis le 17 octobre 2019. Tant de choses que j’avais oubliées et qui m’ont dressé l’épiderme jusqu’au moindre poil. Des millions d’étendards vivants, l’étreinte d’un drapeau autour de mon corps, une main qui surgit et tend une fleur à un soldat, des mains qui s’enchaînent du nord au sud, naïfs que nous étions. Des visages à l’époque inconnus mais qui sont aujourd’hui la famille... Un salon de fortune installé au croisement du Ring, le génial « Hela Ho » qui ricoche de balcon en balcon, des nuits échevelées autour du Parlement, un concert de casseroles pour des femmes qui tapent du pied place Riad el-Solh, la statue de la place des Martyrs qui s’irise aux caresses d’une lune nouvelle. Puis moi masqué au supermarché, la vidéo d’un déposant qui crie et pleure sous mes yeux dans une banque, un miraculeux printemps venu malgré tout, Beyrouth doucement fantomatique, l’été qui réussit encore à nous enivrer, puis le port. Ma ville, mes amis, mes rêves tombés, pièce par pièce, comme un mauvais jeu de dominos. J’ai replongé dans ces moments et je me suis demandé comment nos épaules ont porté tout cela. Comment suis-je (encore) là à écrire ces lignes ? J’ai surtout réalisé que d’octobre 2019 à octobre 2020, claudiquant de bataille en bataille, pas un jour ne s’est écoulé sans que nous crevions de peur.

L’index de Hassan Nasrallah

Je me souviens que peu après le 17 octobre, et en dépit de la solidarité, de l’entrain, de l’humour, de l’intelligence et de l’intransigeance que je découvrais sur les places de la révolution quand je n’y croyais presque plus, j’ai été pris d’une grosse trouille. Comment allons-nous nous organiser, m’étais-je demandé ? Comment convaincre le reste de nos compatriotes de s’affranchir de leurs tortionnaires de chefs de tribu ? Quelle tête sortira du lot sans que celle-ci ne soit aussitôt brûlée, sacrifiée sur l’autel des ruses de notre classe dirigeante criminelle et corrompue ? Et si les places venaient à se vider, et si on rendait les armes au milieu du combat, et si cette chance, la dernière, nous filait entre les doigts ? Et si la thaoura n’était qu’un énième pétard mouillé ? Et ce vide dont on n’a cessé de nous agiter le chiffon rouge ? Par quel bout nous faudra-t-il prendre ces redoutables monstres du Loch Ness que sont nos dirigeants ? Et comment se débrouiller pour continuer à vivre en plein cœur de ce cataclysme ?

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« Au moins, il me reste ma maison... »

Comme tout le monde, mon estomac s’étranglait dès lors que Hassan Nasrallah levait son index. Je redoutais qu’il trouve en notre thaoura une brèche, une faille, un faux pas, pour s’y introduire et nous planter au cou ses épées de Damoclès. J’avais beau puiser profond dans les yeux de mes compagnons de la rue, à l’affût d’une poignée d’espoir, d’un peu de courage, mais il n’empêche que cette peur sournoise revenait me narguer. J’ai vu ma paranoïa se hérisser au moindre vrombissement d’une mobylette déboulant depuis l’autre côté du ring, et j’appréhendais les coups, le gaz lacrymogène, les commissariats, les balles de caoutchouc vomis par la garde du Parlement. J’ai eu peur pour les yeux de Jean-Georges, j’ai eu peur pour Lina, l’âge de ma mère, cruellement traînée au sol par l’armée, j’ai eu peur pour Sam, Chérine, Rania, Paola, Gino, Timmy et le reste. J’ai eu peur pour Bisri, pour ceux qui gardaient ce paradis perdu.

La livre, le coronavirus, l’apocalypse

Un soir de novembre, j’ai craint le pire quand, sur mon écran, la livre libanaise a commencé sa chute dans le vide, à mesure que des experts se relayaient pour nous expliquer dans tous les dialectes possibles vers où nous nous dirigions : droit dans le mur. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, pris au piège des fake news, des informations de source sûre et des théories du complot. J’ai eu peur pour mes proches et amis dont les économies ont fondu comme neige au soleil, dont les salaires, du jour au lendemain, ne valaient plus grand-chose, si toutefois ils n’avaient pas perdu leurs boulots. J’ai eu peur de les voir partir, et aujourd’hui je regarde autour de moi la chaleur de leurs rires, le contact de leurs bras réduits à de pitoyables pixels. Peur de croiser le regard de ma banquière, encore un non, encore une nouvelle restriction, et ceux qui m’entouraient dans les longues files, dérisoires numéros à la main, à quémander leurs propres sous. Peur pour mes grands-parents qui n’ont jamais réussi à trouver la paix ou le sommeil, d’abri en exil et d’exil en guerres, peur de ne rien pouvoir faire pour les protéger. Davantage peur pour eux lorsque aux nouvelles de 20 heures, je voyais de jour en jour la courbe des cas de coronavirus lentement monter vers ce pic meurtrier, et que j’imaginais, à son échelle infinitésimale, la maladie horriblement discrète préparer en nous ses fièvres et ses quintes de toux. J’ai eu peur pour tous ces guerriers des temps modernes, sur la ligne de front, le corps médical, les livreurs, les chauffeurs de taxi, les caissiers/ères, les femmes livrées aux abus de leur mari, les plus précarisés qui souffriront tôt au tard de l’autre maladie, la plus grave : la misère, la faim. Puis il y a eu l’apocalypse du 4 août, quand on se disait amèrement : « Qu’est-ce qui peut arriver de pire que ce qu’on a eu cette année ? » Et le pire, l’impensable, l’inconcevable s’est produit. À l’heure où j’écris ces lignes en repensant à cette année de feu, et notamment ce 4 août dont les griffes ont tout arraché, la peau de mes amis, l’appartement de mes grands-parents, mes amis éparpillés sur les chemins de l’émigration, ma ville et ce qu’elle abritait encore comme rêves, je me pose cette question que j’avais entendue aux premiers jours de la révolution : « Peut-on encore avoir peur lorsqu’on n’a plus rien à perdre ? »


Un an déjà, et quelle folle année ! Samedi, nous fêterons le premier anniversaire de la révolution libanaise, et à l’orée de cette désormais inoubliable date, je n’ai pu m’empêcher de dérouler la bobine du film de ces douze derniers mois. Hier soir, j’ai été dans ma galerie d’images et j’ai fait défiler, une par une, mes photos depuis le 17 octobre 2019. Tant de...

commentaires (2)

Le traumatisme de la guerre de 1975 est ancré dans nos gènes. Nos enfants, petits enfants ne l’ont pas vécu d’où leur courage des premiers jours. Mais que faites vous lorsque des compatriotes censés vous protéger du pire se mêlent dans la révolution et imposent le pire châtiment à ses enfants venus défendre leur pays et réclamer leurs droits. Forces de l’ordre, armée, magistrats tous de mèche pour humilier et tabasser ceux qui en fait défendent les droits de leurs tortionnaires pour accéder à une liberté et un honneur qu’on leur a spolié par  la force des armes. Sans parler des voyous nourris par les traitres du pays qui se sont vus obligés de faire  leur sale boulot contre de la nourriture et une protection de la vraie justice qui a manqué et manque toujours à notre pays et à son devoir par des magistrats , juste pour garder leurs postes mal acquis contre la trahison de leur pays. La premiere tâche qui incombe à tous les nouveaux ministres serait de réformer la justice en faisant le ménage dans les institutions publiques pour pouvoir réanimer notre pays. Faute de quoi des bâtons seront dressés sur leur chemin pour faire avorter toute possibilité de se redresser. Un grand chantier les attend avant même d’aborder la question économique et financière du pays.

Sissi zayyat

13 h 42, le 12 octobre 2020

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Commentaires (2)

  • Le traumatisme de la guerre de 1975 est ancré dans nos gènes. Nos enfants, petits enfants ne l’ont pas vécu d’où leur courage des premiers jours. Mais que faites vous lorsque des compatriotes censés vous protéger du pire se mêlent dans la révolution et imposent le pire châtiment à ses enfants venus défendre leur pays et réclamer leurs droits. Forces de l’ordre, armée, magistrats tous de mèche pour humilier et tabasser ceux qui en fait défendent les droits de leurs tortionnaires pour accéder à une liberté et un honneur qu’on leur a spolié par  la force des armes. Sans parler des voyous nourris par les traitres du pays qui se sont vus obligés de faire  leur sale boulot contre de la nourriture et une protection de la vraie justice qui a manqué et manque toujours à notre pays et à son devoir par des magistrats , juste pour garder leurs postes mal acquis contre la trahison de leur pays. La premiere tâche qui incombe à tous les nouveaux ministres serait de réformer la justice en faisant le ménage dans les institutions publiques pour pouvoir réanimer notre pays. Faute de quoi des bâtons seront dressés sur leur chemin pour faire avorter toute possibilité de se redresser. Un grand chantier les attend avant même d’aborder la question économique et financière du pays.

    Sissi zayyat

    13 h 42, le 12 octobre 2020

  • Peut-on encore avoir peur lorsqu’on n’a plus rien à perdre ? »C’est vrai. Mais nos chers révolutionnaires ont eu peur ! Pendant notre confinement il faut revoir nos livres, qui nous enseigne l’HISTOIRE,la GÉOGRAPHIE ET LA DÉMOGRAPHIE. Oui UN AN de foutu et nous revoilà au point de départ avec notre Inutile qui revient avec ses KOULONS responsables des TRENTE années de catastrophe ( au fait bien avant de l’existence du Hezbollah )…

    aliosha

    09 h 50, le 12 octobre 2020