Rechercher
Rechercher

Portrait

De Baskinta à Puerto Plata, l’histoire de famille de l’actuel président de la République dominicaine

Luis Abinader a prêté serment le 16 août dernier dans ce pays d’Amérique centrale. Il entre ainsi dans le club des « success stories » politiques de fils d’émigrés libanais dans leurs pays d’adoption.


De Baskinta à Puerto Plata, l’histoire de famille de l’actuel président de la République dominicaine

Luis Abinader et son père José Abinader. Photo DR

Depuis près d’un mois, la République dominicaine est dirigée par un président aux origines libanaises. Luis Abinader, un entrepreneur de 53 ans, qui avait été élu au premier tour lors de la présidentielle du 5 juillet, a prêté serment le 16 août. Élu avec une marge confortable, le nouveau président dominicain doit faire face à de nombreux défis, les conséquences économiques de la pandémie de Covid-19 et la corruption n’étant pas les moindres. Membre du Parti révolutionnaire moderne (PRM, centre-gauche), il a succédé à Danilo Medina et ainsi mis fin à seize années de pouvoir du Parti de la libération dominicaine (PLD). Luis Abinader, qui a gravi les échelons dans son pays jusqu’à occuper le siège de la présidence, vient d’une famille d’émigrés qui s’est très vite intégrée à la vie de ce pays d’Amérique centrale dès le début du siècle dernier. L’histoire de l’émigration des Abinader ressemble à beaucoup d’autres en ce début de XXe siècle mouvementé.


Luis Abinader lors de son investiture, à Saint-Domingue, le 16 août 2020. Orlando Barria/POOL/AFP via Getty Images


Le grand-père de l’actuel président, José (Youssef) Sesin Abinader, est né en 1889 à Baskinta, au Metn, beau village planté au pied du majestueux mont Sannine, où vécut notamment le grand écrivain et poète libanais Mikhaïl Neaïmé (1889-1988). À la naissance de José, le Mont-Liban faisait toujours partie de l’Empire ottoman : la multiplication des catastrophes et des crises poussait alors nombre de jeunes Libanais à prendre le chemin de l’émigration. Le territoire, qui était un centre reconnu d’élevage de vers à soie, connaît, dès 1890, la « crise de la soie », provoquée par la concurrence des produits chinois sur le marché mondial. Beaucoup de familles frappées par le chômage s’endettent, et les parents encouragent alors leurs enfants à émigrer pour s’assurer un meilleur avenir. L’analogie avec la période actuelle au Liban est frappante, l’hémorragie humaine n’ayant pratiquement pas faibli plus d’un siècle plus tard, alors que le Liban est plongé dans une grave crise économique, sociale et politique, à laquelle est venue s’ajouter la terrible explosion du 4 août dernier au port de Beyrouth.

Dans ces circonstances dramatiques, José quitte le Liban en 1909, à 20 ans à peine, et prend le chemin de la République dominicaine où beaucoup de Libanais l’avaient déjà précédé. José débarque dans la ville de Puerto Plata pour ensuite s’installer à Saint-Domingue, la capitale.

Le jeune émigré commence à travailler comme comptable dans la société de tabac de Yapur Doumit, un patron d’origine libanaise. En 1916, la première occupation de la République dominicaine par les États-Unis (1916-1924) entraîne une certaine croissance économique : José ouvre alors son propre commerce et épouse Esther Wassaf Sahdalá, née à Montecristo, fille d’un couple de Libanais également originaires de Baskinta. Ils auront neuf enfants.


Luis Abinader avec sa femme et ses trois filles. Photos DR


Une communauté bien ancrée

Dans le pays où s’installe le grand-père de Luis Abinader, il y avait déjà une grande diversité culturelle apportée dès le XIXe siècle par les émigrés espagnols, italiens, allemands, arabes, etc. L’écrivain et ingénieur dominicain Elvis Alam, originaire de Bsarma, dans le Koura, relate dans ses études que les Libanais se sont facilement adaptés à la société dominicaine et ont contribué à son développement. Dans ses recherches, il souligne que l’annuaire commercial de 1919 cite 24 sociétés d’importation majeures, dont 16 appartenant à des propriétaires aux noms libanais : Chabebe, Dumit, José, Fadul, Ramia, Baduí, Zouain, Dájer, Gobaira, Haddad, Bojos, Julián, Haput, Haché, Jorge et Kouri. En 1922, on estime à environ 1 500 le nombre de Libanais en République dominicaine. Quelques années plus tard, l’annuaire de 1933 cite les médecins les plus illustres, dont certains d’origine libanaise, comme Antonio Elmudesi et César Dargam. Au XXe siècle, les médecins dominicains célèbres s’appellent Antonio Musa Hazim, Luis Alam Risi (père de Elvis Alam), Rafael Merip Elmudesi, Emilio León Kuret, José Antonio Risi Lattouf et Antonio Zaglul Elmudesi.

« Les Libanais sont arrivés dans ce pays dans l’idée de réussir économiquement. Ce faisant, ils ont révolutionné non seulement le commerce, mais aussi l’industrie textile et l’agriculture dominicaines », écrit Elvis Alam. Aujourd’hui, on estime à plus de 100 000 personnes la communauté d’origine libanaise. Les descendants d’émigrés jouent des rôles prépondérants dans les domaines politique, social, économique,… au sein d’une population d’un peu moins de 10,5 millions d’habitants, sur une superficie de 48 442 kilomètres carrés.


Luis Abinader, en 2017, sous la sculpture représentant Mikhaïl Neaïmé. Photo DR


Un père dans la politique

Luis Abinader n’est pas le premier de sa famille à entrer en politique. Comme beaucoup de descendants d’émigrés de la deuxième génération, José Rafael Abinader Wasaf, fils de José Sesin et Esther Wassaf, et père de Luis, ne s’est pas contenté de réussir sa carrière professionnelle. Il s’est aussi fortement impliqué dans la vie de son pays. Né à Tamboril, José Rafael (1929- 2018) suit des études en sciences sociales et mathématiques, avant de devenir docteur en droit. Il est également écrivain, auteur de plusieurs ouvrages d’économie et de sociologie, ainsi que de recueils de poèmes. Il est aussi homme politique puisqu’il siège en tant que sénateur de 1998 à 2002, et vice-président du Parti révolutionnaire dominicain de 1961 à 2014, avant de devenir numéro deux du Parti révolutionnaire moderne de 2014 à 2018. Marié à Rosa Sula Corona Caba, il a eu trois enfants, José, Rita et Luis. En outre, José Rafael Abinader Wasaf a fondé l’Université dominicaine O&M (Organisations et méthodes) en 1966 ainsi que le groupe familial Abicor, qui a développé des projets importants pour le pays, dans le domaine touristique entre autres.

C’est en 1967 que naît Luis Rodolfo Abinader Corona, plus connu à Saint-Domingue sous le nom de Luis Abinader. Économiste, entrepreneur et politicien, il est marié à Raquel Arbaje, elle-même d’origine libanaise, et plus précisément du Akkar. Le couple a trois filles : Esther Patricia, Graciela Lucía et Adriana Margarita.

Luis Abinader a renoué récemment avec le pays de ses ancêtres. Il a visité le Liban en 2017 en tant qu’invité principal à la conférence Lebanese Diaspora Energy, organisée annuellement à Beyrouth par le ministère des Affaires étrangères.

Le 5 juillet dernier, c’est haut la main que l’homme politique dominicain a remporté l’élection présidentielle avec 53 % des sufrages, offrant une victoire écrasante à son Parti révolutionnaire moderne (centre-gauche). Il est ainsi devenu le second président dominicain d’origine libanaise, le premier étant Jacobo Majluta Azar. Ce dernier était vice-président de 1978 à 1982, mais avec le décès du président de l’époque, il a servi jusqu’à la fin du mandat, du 4 juillet au 16 août 1982.

Dans son programme intitulé « Un pays au service de son peuple », le président Abinader écrit : « Nous n’avons pas accédé au pouvoir pour le pouvoir, mais pour améliorer la vie des Dominicains et des Dominicaines… Nous voulons créer un mécanisme au sein du ministère de l’Éducation supérieure en vue de permettre à la République dominicaine de profiter des talents professionnels des Dominicains de la diaspora… » Dans d’autres déclarations, Luis Abinader assure vouloir maintenir et développer les relations libano-dominicaines.


Depuis près d’un mois, la République dominicaine est dirigée par un président aux origines libanaises. Luis Abinader, un entrepreneur de 53 ans, qui avait été élu au premier tour lors de la présidentielle du 5 juillet, a prêté serment le 16 août. Élu avec une marge confortable, le nouveau président dominicain doit faire face à de nombreux défis, les conséquences économiques...