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Photo-roman

« Où tu es ? Dis-moi que tu vas bien ! » acte II

Jeudi 10 septembre, le port de Beyrouth à nouveau en flammes et comme l’impression de vivre le second volet de l’apocalypse du 4 août.

« Où tu es ? Dis-moi que tu vas bien ! » acte II

Le port de Beyrouth en feu, seconde édition. Photo João Sousa

« J’y ai échappé de justesse la première fois, mais cette fois,… » Ce sont les premiers et seuls mots qui me sont venus à l’esprit jeudi dernier lorsque, debout sur mon balcon dans le quartier d’Achrafieh, le ciel vire lentement du bleu au grisâtre puis brusquement du gris au noir houille, et que le vomi de messages et de vidéos me montrent aussitôt l’énorme incendie qui dévore le port de Beyrouth. Le port de Beyrouth, de nouveau, non je ne rêve pas. Sans même réfléchir, je lâche ce que j’ai entre les mains pendant que mes pas me jettent instinctivement dans la salle de bains où je me recroqueville sur moi-même dans l’attente d’un tremblement, d’un bruit, d’un éclat, d’un souffle, de la douleur et du sang ;

de l’instant où tout basculera une seconde fois, où les fenêtres s’arracheront à nouveau et où ce que j’ai pu sauver, ma peau, quelques misérables meubles, finira définitivement en bouillie. S’ils n’ont pas réussi à nous tuer tous du premier coup, cette fois ils y parviendront et autant d’idées noires qui colonisent ma cervelle en désordre. Parce que jamais une sans deux dans ce pays, n’est-ce pas… Puis la voix de ma mère qui masque mal son calme : « Viens immédiatement, fais vite et évite de passer par le port ! Bouge, yalla ! » Pour elle, je ramasse le peu de force que j’ai et je me lève.

Mad Max ?

Quelques heures plus tôt, le vitrier avait tout juste fini de remettre en état les fenêtres. Après son départ, j’avais balayé mon studio du regard et m’étais dit : ce ne sera plus jamais pareil, cet espace abritera pour toujours entre ses murs l’horreur du 4 août, quelque chose qui ressemble à la tristesse d’une femme violée. Mais je m’étais quand même résigné à essayer, à faire semblant. J’avais fait brûler un bâton d’encens, m’étais préparé un café, j’avais lancé le nouveau titre de Jane Birkin, premier sourire depuis des lustres, m’étais posé à mon bureau, j’avais allumé une cigarette, tenté d’aligner deux phrases. Retrouver mes repères, réapprendre ces petits plaisirs du quotidien. Pensez-vous. À peine le temps de m’installer dans un semblant de tranquillité que cette fumée noire venait étrangler Beyrouth et ma poitrine, me signifiant que non, on n’aura plus jamais droit au bonheur, que nos tortionnaires de dirigeants empêcheront toute possibilité de fuite et qu’ils n’arrêteront pas tant qu’on ne sera pas à genoux, pieds et poings liés.

Tremblant jusqu’à la plus infime de mes cellules nerveuses, je me suis vu arracher le câble de mon ordinateur portable, emporter ce qui m’est tombé sous la main, oublier mon masque, mon café et ma cigarette encore fumante, claquer la porte sans me retourner. Une fois dans la rue, une bouffée de chaleur me monte à la tête, mon tee-shirt blanc est parsemé de morceaux de cendre qui virevoltent lentement dans l’air. « Mais qu’est-ce que c’est, qu’est-ce qui se passe encore ? » hurlent du plus profond de leurs cordes vocales les habitants du quartier qui ont désormais peur de leurs propres appartements et qui, comme moi, sont descendus dans la rue, les yeux plissés en essayant de déchiffrer la nature des volutes charbonneuses qui descendent sur nous. Pompéi, nous voilà. Il y a un mois, j’avais découvert l’existence du nitrate d’ammonium, et là, quoi, une fumée méphitique qui défie la plus redoutable des scènes de Mad Max, les flocons de cendre toxiques, « c’est leurs armes contre nous » me dit Pierre, le voisin. Tout cela ressemblait aux grands films alarmistes des années 70, quand la science-fiction prédisait notre avenir sans le savoir.

Un mois et dix jours plus tard…

Pour rassurer Yvette, la voisine affalée à même le trottoir, qui crie et pleure et tourne en rond, et répète cette phrase sans que personne ne lui répond : « Mon cœur ne peut plus rien supporter », je regarde mon écran, à l’affût d’une information rassurante. Je tombe sur un post de N. « Tuez-nous. Maintenant. Achevez votre mission », ses mots, crachés, apposés à une image de la tour Sama Beyrouth, enrubannée d’un nuage noir. En levant les yeux, je vois cet immeuble au bout de la rue et j’ai peur. R., au bout du fil, essaye de me raisonner : « Respire, ne t’inquiète pas, il n’y a plus rien qui puisse exploser. » Mais je n’y crois plus. Alors, je grimpe à bord de ma voiture et je roule dans le néant, au milieu de cette ville qui n’a même pas commencé à lécher ses plaies et qui se retrouve maintenant au milieu d’une autre apocalypse, parmi des gens qui ne se sont pas encore débarrassés de leurs plâtres et leurs bandages, mais qui fuient leurs appartements sans fenêtres, qui fuient pour aller nulle part, qui fuient parce que c’est tout ce qu’il leur reste.

Derrière mon volant, un mois et dix jours plus tard, je me vois dégringoler dans le second volet de ce film d’horreur de mauvaise qualité. Déjà la même frénésie de messages : « Où tu es ? Dis-moi que tu vas bien ! » et les autres, parmi mes amis à Beyrouth, qui sont partagés entre fermer leurs fenêtres et mourir d’une possible explosion, et les ouvrir, quitte à se faire asphyxier. Déjà la peur au ventre et l’image des urgences bondées, l’image d’une mare de sang, l’image d’une plaie qu’aucun urgentiste n’aura le temps de recoudre, l’image de mon studio à terre, la même scène que je me rejoue et l’image de la mort. Je baisse mes vitres et je continue à slalomer, loin du nuage de fumée, loin du port, loin de ma propre ville que je ne reconnais plus. Sur mon écran, l’image de l’incendie de ce jour mise en parallèle avec l’explosion du 4 août. Sisyphe peut aller se rhabiller. « Ils nous laissent choisir la mort qu’on voudra », ironise l’humoriste Shaden sur son compte Instagram. Une autre note vocale qui circule déjà : « L’État libanais demande à tous ceux qui ont survécu à l’explosion du 4 août de se rendre immédiatement au port. » Je n’arrive même plus à rire, juste une nausée qui me troue l’estomac quand j’entends les premières réactions des politiciens qui ressortent de leurs chapeaux les mêmes ruses usées : « Nous ne sommes pas responsables. On réclame une enquête. »

De loin, de chez ma mère où j’étais le 4 août, je regarde le nuage de fumée étaler son ombre sur Beyrouth. À la seule différence que cette fois, je ne me fais pas d’illusion, on n’en saura rien. Pas parce qu’ils ont tenté d’éradiquer le moindre indice, brûler les clefs, pas parce qu’ils ont le système judiciaire au creux de la poche, pas parce qu’ils festoient de notre sang et avec notre argent, on n’en saura rien parce qu’on sait tout déjà. Tant qu’ils seront là, à rôder comme des vautours autour de nos chairs décharnées, tant qu’on ne saura pas se révolter comme il le faut, on continuera de vivre ce même cauchemar et on ne s’en sortira jamais.


« J’y ai échappé de justesse la première fois, mais cette fois,… » Ce sont les premiers et seuls mots qui me sont venus à l’esprit jeudi dernier lorsque, debout sur mon balcon dans le quartier d’Achrafieh, le ciel vire lentement du bleu au grisâtre puis brusquement du gris au noir houille, et que le vomi de messages et de vidéos me montrent aussitôt l’énorme...

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