Hommages

Doux repères et déceptions

Doux repères et déceptions

Beyrouth était pour moi, enfant, ce que je vois dans ces vieilles photos écornées et jaunies. Dans l’une d’elles, ma mère me tient par la main, et nous marchons sur la corniche, elle quelque peu soucieuse, et moi en barboteuse, tout sourire. Dans une autre, on m’a assis sur la belle rambarde en pierre taillée, et ma grand-mère, voilée à l’ancienne, semble apprécier la scène. Dans une troisième, je suis vêtu d’un maillot de bain trop grand pour moi, et je fixe la caméra, debout, à côté de ma mère, avec l’hôtel Saint-Georges en arrière-plan. Photos qui datent de la fin des années 1940, quand mes parents avaient l’habitude, comme beaucoup de Damascènes, d’aller passer quelques jours à Beyrouth, de préférence au mois de septembre, pour changer d’air, faire du lèche-vitrine et se gaver de poissons. Nous logions toujours à l’hôtel Bassoul, l’un des plus anciens du Proche-Orient, réputé tant pour son emplacement à quelques pas de la mer que pour son élégante architecture ottomane du XIXe siècle. Avec son salon au mobilier raffiné et ses vastes chambres dotées de lits à moustiquaire, il avait un charme aristocratique désuet que ses propriétaires entretenaient jalousement et proposaient à leurs clients à un très bon prix. Je n’en ai évidemment gardé qu’un très vague souvenir, la mer étant à l’époque la seule chose qui me faisait supporter le voyage à Beyrouth, figé dans un taxi collectif. Ce n’est qu’un peu plus tard, à l’âge de huit ou neuf ans, que j’ai commencé à comprendre que cette ville n’était pas qu’une plage. Il y avait, par exemple, pas très loin de notre hôtel, ce restaurant, Al-Ajami, et son succulent sorbet melon. Il y avait aussi un café, l’Automatique, où ma tante commandait pour elle une muhallabiyé, et pour moi du chocolat mou. Et à proximité, la librairie Orientale. Nous y faisions chaque année nos provisions en albums jeunesse, surtout en français, introuvables à Damas.

Je n’ai cessé depuis lors, jusqu’à ce jour de 1976 où le Liban m’est devenu interdit, de considérer Beyrouth comme une immense librairie. Je m’y rendais quand j’étais étudiant à l’Université de Damas, au début des années 1960, au moins deux fois par an, rien que pour acquérir des livres et lire des périodiques censurés en Syrie. Je n’y connaissais personne, à part un lointain cousin, ce qui me laissait le temps de faire le tour des maisons d’édition et d’inspecter les librairies, grandes et petites, y compris les étalages des marchands de journaux dans les halls de certains immeubles du centre-ville. À partir de 1966, le déménagement de mes parents à Beyrouth, où ils seront enterrés, m’a incité à m’intéresser de plus près à son histoire sociale et à son patrimoine architectural. Venant de Paris, j’y passais les mois de juillet et d’août à arpenter ses rues et ses ruelles, à fréquenter ses cafés, à vivre au rythme de ses habitants, à suivre aussi les débats animés de ses intellectuels. Ce n’était certainement pas une belle ville, en dépit des splendides demeures qu’elle recelait, construites à la fin de l’époque ottomane ou au temps du Mandat, mais son incomparable vitalité l’embellissait. Et comme tout étranger, s’il n’est pas un touriste pressé, j’ai fini par y avoir mes repères et par tracer d’elle une sorte de carte géographique sentimentale qui m’appartenait exclusivement. J’aimais ce Beyrouth-là.

Vingt-cinq ans ont passé avant que des circonstances familiales douloureuses, en janvier 2000, puis en mars 2005, ne m’obligent à revenir furtivement à Beyrouth, aidé à l’aéroport pour passer inaperçu, à l’aller et au retour, par un employé futé. Entre-temps, aucune autre ville n’a résumé en elle, autant qu’elle, mes engagements politiques, mes goûts littéraires, mes amours et mes haines, aucune autre ne m’a autant enthousiasmé et meurtri. En ressassant mes souvenirs tout le long de ses interminables guerres, suivies d’une paix fallacieuse, je me demandais si j’allais pouvoir la revisiter un jour librement, tant l’emprise sur elle du régime syrien paraissait « éternelle », comme elle l’était sur Damas. Ce ne sera fait, hélas, qu’en juin 2005, le lendemain du jour le plus triste de mon existence, celui de l’assassinat de Samir Kassir. Et c’est pendant ce voyage, en pleine détresse, que j’ai découvert ce qu’était devenu mon Beyrouth, détruit et fort mal reconstruit. À la douleur d’avoir perdu mon ami s’est alors inexorablement greffé mon accablement de constater que mes repères les plus chers avaient disparu. Sans doute subsistait-il quelque chose du Beyrouth que j’avais connu, à la fois cosmopolite et irréductiblement arabe, surtout l’amour de la vie qui a toujours caractérisé une bonne partie de ses habitants, mais Beyrouth pour moi n’était plus Beyrouth.

Ce que j’ai ressenti par la suite au cours de mes nombreux séjours, en clair ma déception passablement égoïste, n’a guère résisté au soulèvement d’une jeunesse ardente qui s’est employée à recréer Beyrouth, et le Liban, à son image. Peu importe que l’un et l’autre ne soient pas exactement les miens : la nostalgie est parfois morbide et souvent mauvaise conseillère. Au moment où j’écris ces lignes, une semaine après la double explosion criminelle qui a ravagé la moitié de la ville, seules comptent l’empathie avec les victimes et la colère contre l’oligarchie politico-financière qui partage avec le Hezbollah la responsabilité des catastrophes en tous genres qui se sont abattues sur les Libanais. Je ne suis nullement tenté de reprendre à mon compte, pour conjurer le sort, la métaphore usée du phénix qui renaît de ses cendres. Elle ferait ricaner mes amis beyrouthins et je comprends leur désespoir. En voyant cependant tous ces jeunes volontaires, garçons et filles, déblayer les décombres, je ne peux ne pas croire qu’il y a toujours là, comme l’écrivait Paul Éluard, « un rêve qui veille, désir à combler, faim à satisfaire » et « une vie, la vie à se partager ».


Beyrouth était pour moi, enfant, ce que je vois dans ces vieilles photos écornées et jaunies. Dans l’une d’elles, ma mère me tient par la main, et nous marchons sur la corniche, elle quelque peu soucieuse, et moi en barboteuse, tout sourire. Dans une autre, on m’a assis sur la belle rambarde en pierre taillée, et ma grand-mère, voilée à l’ancienne, semble apprécier la scène....

commentaires (1)

Beyrouth ,je n'aime pas son visage mais je suis très fortement liée à son coeur; J.P

Petmezakis Jacqueline

09 h 35, le 22 septembre 2020

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Commentaires (1)

  • Beyrouth ,je n'aime pas son visage mais je suis très fortement liée à son coeur; J.P

    Petmezakis Jacqueline

    09 h 35, le 22 septembre 2020