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Capitale de la douleur ?

Capitale de la douleur ?

© Ralph Doumit

Comment parler à une aimée après un cataclysme ? Comment lui parler quand elle est tombée dans le plus profond des chagrins, quand elle est à l’acmé de sa douleur, quand, les autres catastrophes du monde ayant pour un temps suspendu leur vol, elle en est devenue la capitale ? Et de quel droit lui dire ce qu’on aimerait lui dire quand elle attend consolation et compassion ? Alors, pour commencer, ces mots d’amoureux qu’Éluard adressait à Paris pendant la guerre pour en montrer la monstruosité mais aussi lui prédire la rédemption et qui, aujourd’hui, trouvent un étrange écho dans un Beyrouth post-Apocalypse : « Les bêtes qui descendent des faubourgs en feu/ Les oiseaux qui secouent leurs plumes meurtrières, / Les terribles ciels jaunes, les nuages tout nus (…). »

Beyrouth, à son tour, capitale de la douleur ? Certainement. Mais les grandes épreuves sont parfois précédées de signes annonciateurs.

Jusqu’à l’explosion, sans doute Beyrouth, en tout cas sa classe politique, ne voulait-elle pas savoir ce qui se cachait dans son port. Trop risqué. Trop dangereux. Comme si le Léviathan biblique se cachait là et qu’il ne fallait en aucun cas le déranger. Faute d’avoir été débusqué, le monstre marin a fini par se réveiller pour balayer la ville d’un revers de sa terrible queue. Celle-ci n’était plus faite d’écailles mais, modernisme oblige, de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium.

S’il y a pourtant une chose que le Léviathan déteste, c’est qu’on le montre du doigt, ou qu’on le désigne par son nom. Peut-être a-t-il connaissance de la formule bien connue d’Albert Camus : « Mal nommer l’objet ajoute au malheur de ce monde. » A fortiori, ne pas le nommer du tout.

Aussi, après la guerre civile et jusqu’à l’explosion du port, le monstre a-t-il pu se délecter de cette volonté générale de ne pas voir et de ne pas savoir qui a saisi Beyrouth et, derrière elle, tout le Liban. L’actrice Darina al-Joundi l’a bien exposée dans son récit d’une belle impudeur portant sur sa traversée du conflit (Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter, écrit avec Mohamed Kacimi, Actes Sud, 2010) : « En quelques jours, la ville allait changer complètement de visage, tout le monde était pressé de tourner la page, d’oublier les 150 000 morts pour rien. Les snipers, les tireurs, les assassins se sont fondus en un clin d’œil dans la foule. Une armée d’assassins volatilisée par un coup de baguette magique qui s’appelle l’amnésie. La guerre avait fait plus de 300 000 blessés, mais on ne voyait aucun infirme dans la rue. La société libanaise avait honte de ses handicapés, elle les avait cachés ou effacés comme des fautes d’orthographe. Chacun avait tourné la page, sans la lire, très vite. Les Libanais se sont débarrassés de la guerre comme d’un cadavre. »

Ils se sont donc débarrassés de son « cadavre » à l’image de la Quarantaine, le plus vieux bidonville de Beyrouth, qui accueillait des Kurdes, des chiites et des Palestiniens, avant c’étaient les Arméniens rescapés du génocide, et fut le théâtre, le 16 janvier 1976, du premier grand massacre de la guerre du Liban. Mais qui se souvient encore de cette tragédie et de la célèbre photo de Françoise Demulder – elle fut, grâce à ce cliché, la première femme à obtenir le World Press – qui montre une Palestinienne implorant un milicien cagoulé avec, à côté d’elle, un homme qui s’enfuit en entraînant des enfants terrorisés et, en arrière-fond, de maigres baraques qui flambent ?

Anesthésie oblige, rien n’évoque aujourd’hui cette part de la mémoire de Beyrouth ni ce massacre, qui fut le prélude à celui de Damour, quelques jours plus tard, et à bien d’autres. Et quel symbole ! C’est tout près de l’ancien bidonville, devenu l’un des lieux de référence de la jeunesse la plus friquée de la ville, avec le B018, œuvre phare de l’architecte libanais Bernard Khoury, que Léviathan s’est réveillé, le 4 août.

Car, le monstre marin a plusieurs têtes comme il y a plusieurs manières de mettre à mort une ville. Pour son malheur, Beyrouth les a toutes expérimentées. Après la guerre civile, se produisit le coup de grâce, donné cette fois par la paix, un meurtre de la mémoire, qui déposséda la ville de son passé et de son histoire avec le projet pharaonique de Rafic Hariri pour reconstruire Beyrouth. Ce projet imposa, comme l’écrivit le regretté éditorialiste et historien Samir Kassir, « une sorte de Dallas-sur-Méditerranée, sans aucun rapport avec la ville d’avant, ni même la ville autour » (Histoire de Beyrouth, Fayard, 2003) et détruisit les derniers quartiers ayant survécu aux longues années de combat. Léviathan jubila encore.

L’urbicide, mot savant apparu pendant les guerres de Yougoslavie qui signifie le meurtre délibéré d’une ville comme s’il s’agissait d’un être humain, se poursuivit. Mais sous une forme plus sophistiquée que les bombardements d’artillerie. Il s’agissait cette fois pour Léviathan d’éliminer par l’assassinat l’élite du pays. Ou la contraindre à l’exil ou au silence par l’effroi. Ce qui fut fait à partir du 1er octobre 2004, date du premier attentat à la voiture piégée, jusqu’en 2007 et coûta la vie à une douzaine de personnalités de premier plan, intellectuelles, journalistiques, politiques et même militaires.

La négligence criminelle, si elle est avérée, comme ce fut le cas pour l‘explosion dans le port de Beyrouth, est le dernier urbicide en date.

Aujourd’hui, Léviathan a regagné sa cachette. On l’a dit, il craint d’être nommé et montré du doigt. Et tout autant la quête de la vérité lui fait peur – c’est pourquoi, la justice libanaise n’ayant jamais osé traquer de monstre, une commission internationale est indispensable. L’identifier et le dévoiler restent sans doute, à ce jour, la seule manière de le combattre. Un chemin évidemment difficile. Mais comme l’écrivit, il y a six siècles, Hafez, le prince des poètes persans : « Même si l'abri de ta nuit est peu sûr et ton but encore lointain, sache qu'il n'existe pas de chemin sans terme. Ne sois pas triste. »


Comment parler à une aimée après un cataclysme ? Comment lui parler quand elle est tombée dans le plus profond des chagrins, quand elle est à l’acmé de sa douleur, quand, les autres catastrophes du monde ayant pour un temps suspendu leur vol, elle en est devenue la capitale ? Et de quel droit lui dire ce qu’on aimerait lui dire quand elle attend consolation et compassion ?...

commentaires (1)

tout ce qui ,en pays démocratique ,coule de source ,est impossible au Liban; POURQUOI ? c'est cette question que les libanais doivent se poser constamment;J.P

Petmezakis Jacqueline

09 h 37, le 15 septembre 2020

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Commentaires (1)

  • tout ce qui ,en pays démocratique ,coule de source ,est impossible au Liban; POURQUOI ? c'est cette question que les libanais doivent se poser constamment;J.P

    Petmezakis Jacqueline

    09 h 37, le 15 septembre 2020