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Arturo Pérez-Reverte : Retour à Beyrouth

Arturo Pérez-Reverte (1951) est un écrivain espagnol traduit en plus de quarante langues dans le monde. Il est membre de la Real Academia Española depuis 2003. Avant de se tourner vers la littérature, il a couvert pendant plus de vingt ans, en tant que reporter de guerre, les principaux conflits de la fin du XXe siècle, du Liban aux Balkans. Le mois dernier, Arturo Pérez-Reverte est retourné au Liban, pour la première fois depuis 1990, à la fin de la guerre civile. De ce voyage intime, il a tiré un article bouleversant, paru le 27 juin dans El País Semanal, dont il nous a généreusement cédé les droits. Il y livre ses impressions, mêlant souvenirs de guerre, visages d’autrefois, certains désormais absents, et cette étrange nostalgie que réveille la mémoire du chaos.

Arturo Pérez-Reverte : Retour à Beyrouth

D.R.

Il y a des lieux d’où l’on ne revient jamais, et le Liban a toujours été l’un de ces lieux pour moi. Je l’avais déjà connu avant la guerre, en 1974 – j’avais vingt-deux ans – lorsqu’il était peuplé de gens amicaux et accueillants, et que, dans le Vieux Beyrouth, de gentils messieurs moustachus, cravatés et coiffés d’un fez turc, lisaient L’Orient-Le Jour dans les cafés et fumaient leurs narguilés. Deux ans plus tard, j’ai commencé à couvrir ce long conflit, pour lequel j’ai effectué une douzaine ou une quinzaine de voyages entre 1976 et 1990. Les gentils messieurs s’étaient alors transformés en miliciens féroces, le calme en haine irréconciliable, et l’ancienne « Suisse du Moyen-Orient » n’était plus qu’une mare de sang. Pendant quinze ans, d’abord pour Pueblo, puis pour TVE, j’ai couvert tous les fronts : musulmans, chrétiens, druzes, Palestiniens, Syriens et Israéliens. Je suis arrivé jeune et j’en suis reparti vétéran. Une grande partie de la maturité que j’ai acquise au fil du temps est due à cette guerre et à ses circonstances.

Depuis que je me suis consacré à un autre domaine, j’ai toujours refusé de me rendre dans les pays où j’avais couvert des guerres. Ce n’est pas le genre de nostalgie que j’aime. Mais le Liban a fini par être une exception, la seule, me semble-t-il. Au cours des trente-cinq ans qui se sont écoulées depuis la dernière guerre, j’ai souvent pensé à m’y rendre. Presque tous mes vieux amis sont morts – certains de mort naturelle et d’autres de manière violente, ce qui est aussi la chose la plus naturelle au monde –, mais certains sont toujours en vie. Je suis également toujours en vie pour le moment et je ne suis plus ce jeune homme maigre qui photographiait les combats nocturnes à Hadath ou la bataille de Tal el-Zaatar, et qui courait, avec Manu Leguineche et Tomás Alcoverro, devant les Merkavas israéliens sur la route de Sidon. Et je crois que c’est là que réside la question : je ne le suis plus, mais je l’étais. Et il y a certains moments de la vie où, pour une raison ou une autre, il est bon de se souvenir de ce que l’on a été.

Il y a quelques semaines, j’ai donc ressorti un vieux sac à dos et je suis allé au Liban. Je ne suis pas du tout anxieux, mais j’avoue que je l’ai fait avec un peu d’appréhension, de peur de tomber sur quelque chose qui détruirait ou changerait certains types de sensations et de souvenirs. Bien que les traces de cette guerre qui ne semble pas vouloir prendre fin soient encore visibles partout, j’ai été surpris par les changements, la modernité, le mode de vie actuel. Dans certains endroits, il y a de l’argent, et cela se voit. Loin des armes, les Libanais sont à nouveau amicaux et accueillants. J’ai encore là-bas des amis vivants. J’ai passé la plupart de mon temps avec Farid, à qui j’ai dédié cette page il y a deux ans, à évoquer des combats, visiter de vieux lieux, et se souvenir de chansons. Nous marchions souvent ou buvions en silence, sans avoir besoin de mots, comme il se doit, laissant les souvenirs parler pour nous.

Je ne suis pas, comme vous le savez, un homme enclin aux accès de sensibilité, mais il y a eu deux moments où j’ai eu la gorge sèche. L’un était à un endroit appelé Abu Jaoudé, un champ ouvert où une nuit, alors que j’accompagnais un commando des Kataëb qui allait mener une attaque – Fouad, Hakim, Elie, Georges et sept autres –, nous nous sommes retrouvés nez à nez avec un commando palestinien qui allait faire la même chose. L’autre moment, c’est lorsque je suis allé manger un shawarma avec Farid et que Marwan est apparu. L’un est chrétien, l’autre est musulman. Je les avais vus combattre ensemble lors de la bataille des Cent Jours contre les Syriens. C’est Marwan qui, lorsque Farid a été blessé, l’a mis dans une jeep et l’a emmené à l’hôpital, conduisant d’une main et tirant des coups de feu en l’air de l’autre pour écarter les gens de son chemin. Tous les deux ont aujourd’hui des enfants plus âgés qu’eux à l’époque. Marwan a même des petits-enfants. Ils se voient encore de temps en temps, et j’ai surtout apprécié de les voir plaisanter ensemble, avec cette intimité sereine qui vient du fait d’avoir vécu ensemble ce que d’autres ne vivront jamais. J’étais honoré qu’ils m’aient inclus dans leur affection et dans leurs souvenirs, et qu’aucun d’entre eux ne m’ait oublié.

Il n’y a pas de guerres heureuses. Il n’y en a jamais eu. Mais cela m’a fait du bien de retourner au Liban. C’est un peu comme lorsqu’on hisse les voiles et qu’on prend la mer. On vieillit, et on a de plus en plus de mal à reconnaître dans le miroir la personne qu’on a été autrefois, celle qui jadis a fait des choses qui nous semblent aujourd’hui impossibles, non pas parce qu’on était meilleurs, mais parce qu’on était jeunes. Se souvenir de sa vie dans le lieu même où on l’a vécue, avec les derniers témoins encore en vie, peut redonner une certaine estime de soi, pour ce que l’on a été et pour ce que l’on est encore, malgré les cheveux grisonnants et les rides, les douleurs et le temps limité qu’il nous reste à vivre. L’être humain perd-il son vécu en vieillissant ?

Traduit par Nada Chédid Ziadé

Il y a des lieux d’où l’on ne revient jamais, et le Liban a toujours été l’un de ces lieux pour moi. Je l’avais déjà connu avant la guerre, en 1974 – j’avais vingt-deux ans – lorsqu’il était peuplé de gens amicaux et accueillants, et que, dans le Vieux Beyrouth, de gentils messieurs moustachus, cravatés et coiffés d’un fez turc, lisaient L’Orient-Le Jour dans les cafés et fumaient leurs narguilés. Deux ans plus tard, j’ai commencé à couvrir ce long conflit, pour lequel j’ai effectué une douzaine ou une quinzaine de voyages entre 1976 et 1990. Les gentils messieurs s’étaient alors transformés en miliciens féroces, le calme en haine irréconciliable, et l’ancienne « Suisse du Moyen-Orient » n’était plus qu’une mare de sang. Pendant quinze ans, d’abord pour Pueblo, puis pour TVE,...
commentaires (1)

Je me demande si les "reporters de guerre" ne veulent pas voir ce qu'ils veulent voir ou éspèrent voir. Peut-être que le jeune Pérez-Reverte voulait chercher en rencontrer autre chose que le vieux Pérez-Reverte ?? Le vieux être humain n'a perdu son vécu en vieillissant, mais découvre des autres nuances ... Je veux dire : de nos jours, il y aussi des "reporters de guerre" qui visitent des endroits et qui ne font pas forcement attention à des autres nuances de la réalité qu'ils rencontrent.

Stes David

10 h 23, le 09 août 2025

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Commentaires (1)

  • Je me demande si les "reporters de guerre" ne veulent pas voir ce qu'ils veulent voir ou éspèrent voir. Peut-être que le jeune Pérez-Reverte voulait chercher en rencontrer autre chose que le vieux Pérez-Reverte ?? Le vieux être humain n'a perdu son vécu en vieillissant, mais découvre des autres nuances ... Je veux dire : de nos jours, il y aussi des "reporters de guerre" qui visitent des endroits et qui ne font pas forcement attention à des autres nuances de la réalité qu'ils rencontrent.

    Stes David

    10 h 23, le 09 août 2025

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