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Les vivants et les morts

Les vivants et les morts

AFP / Patrick Baz

Comment en parler ? Comment trouver les mots pour dire cette barbarie ?

Le terme barbare, les Grecs l’utilisaient pour désigner les peuples n’appartenant pas à leur civilisation, ceux dont ils ne parvenaient pas à comprendre la langue parce qu’ils baragouinaient de façon confuse, s’exprimant par onomatopées : bar-bar-bar...

Nous non plus ne parlons pas la même langue qu’eux. Ne parvenons pas à comprendre les rares sons qui sortent de leurs bouches. Car ils baragouinent dans une langue rudimentaire, répétitive, pleine de syntagmes figés, d’expressions usées jusqu’à la corde. Ils répètent des mots qui ont perdu leur sens depuis longtemps et que nous ne comprenons plus. Ou bien est-ce plutôt que nous comprenons avec effarement que nous sommes en dehors de cette langue-là, que nous n’avons plus de langue commune avec eux, qu’un mur infranchissable nous sépare d’eux, que nous ne vivons plus dans le même pays, ni dans la même culture.

Ils se terrent, nous sommes dans la rue. Leurs yeux sont secs, les nôtres sont des ruisseaux. Ils dorment, mangent et boivent encore quand nous avons perdu le sommeil et que nos estomacs se tordent de douleur et d’inquiétude. Ils ouvrent leurs fenêtres sur un décor familier quand nous parvenons difficilement à reconnaître nos rues et nos quartiers et que nos fenêtres sont des éclats de verre qui nous blessent, nous aveuglent et parfois nous tuent. Nous peinons à reconstruire nos maisons dévastées, mais eux n’ont pas perdu de temps, ils ont sorti les chéquiers et les calculettes et spéculent déjà sur les ruines. Nous cherchons nos morts sous des tonnes de béton et d’acier, ils voudraient les ensevelir et jeter leurs dépouilles dans des décharges sauvages, au milieu des ordures. Nous tentons de comprendre, de reconstituer les fatals enchaînements, ils excellent à effacer, ils effacent avec célérité des preuves, des indices, des responsabilités, des vies. Ils n’ont pas de mémoire, ils ne savent pas combien de fois ils ont répété les mêmes gestes, brandi les mêmes menaces, échafaudé les mêmes scénarios, nous ont fait les mêmes promesses. Ils ne savent pas que nous n’avons rien oublié, qu’ils nourrissent juste notre colère, notre détestation, notre mépris. Nous nous posons mille questions, interrogeons nos responsabilités, analysons nos erreurs. Ils sont les figurants d’un scénario éculé dont ils rejouent éternellement les mêmes scènes, dans le même ordre et sans se laisser traverser par le doute ni se poser de questions.

Ils nous gouvernent depuis des décennies. Cinquante ans qu’ils portent les mêmes costumes, arborent les mêmes masques, exhibent les mêmes rictus. Cinquante ans qu’ils ne savent plus prier les dieux dont ils se réclament, juste en faire commerce au profit de communautés qu’ils croient représenter. Cinquante ans qu’ils parlent le langage de la guerre civile et des dissensions. Ils veulent transmettre leur ignoble héritage, ils ont des fils, des cousins, des parents qu’ils chargeront de poursuivre la sinistre comédie. Ils ne comprennent pas que nous n’en voulons plus, que nous n’en pouvons plus. Que nos confessions ne disent plus rien de nous depuis longtemps, que nous nous définissons autrement, par nos professions, nos convictions, nos choix de vie, les associations que nous créons, les projets que nous portons. Et par tout ce que nous aimons et défendons.

Lorsque nous nous regardons dans les glaces brisées de nos maisons, nous voyons des visages fatigués et hagards, mais nous nous reconnaissons encore. Alors nous nous demandons comment ils peuvent, eux, se regarder dans leurs miroirs. À moins que ceux-ci ne leur renvoient aucune image. Parce que les miroirs, dit-on, sont le reflet de l'âme. Serait-ce que, comme les vampires des légendes, ils n’en n’ont pas ?

Nous sommes le monde d’après, ils sont le monde d’avant. Nous sommes en mille morceaux mais nous sommes vivants malgré les souffrances et les déchirures. Alors qu’eux, ils sont entiers, mais c’est parce qu’ils sont morts. C’est juste qu’ils ne le savent pas. Pas encore.

10 août 2020


Comment en parler ? Comment trouver les mots pour dire cette barbarie ?

Le terme barbare, les Grecs l’utilisaient pour désigner les peuples n’appartenant pas à leur civilisation, ceux dont ils ne parvenaient pas à comprendre la langue parce qu’ils baragouinaient de façon confuse, s’exprimant par onomatopées : bar-bar-bar...

Nous non plus ne parlons pas la même...

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