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Entretien express

« La France est engagée dans une véritable épreuve de force avec la Turquie »

Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, revient sur les enjeux principaux pour Paris concernant la montée des tensions entre Athènes et Ankara.

« La France est engagée dans une véritable épreuve de force avec la Turquie »

Des navires grecs et français naviguent durant un exercice militaire joint en Méditerranée, le 13 août 2020. Photo Reuters

La France a annoncé hier le déploiement temporaire de deux chasseurs Rafale et de deux bâtiments de la marine nationale en Méditerranée orientale, sur fond de tensions entre la Grèce et la Turquie autour de l’exploitation gazière. Cette décision s’inscrit dans un contexte où Paris et Ankara sont à couteaux tirés non seulement à propos des forages en Méditerranée, mais également autour de l’achat par la Turquie de missiles russes 4-400, malgré son appartenance à l’Organisation du traité de l’Atlantique-Nord (OTAN) – et du conflit en Libye où chacun soutient un camp opposé – Ankara intervenant militairement aux côtés du Gouvernement d’union nationale et Paris soutenant, dans une certaine mesure, le maréchal Haftar. Le président turc Recep Tayyip Erdogan s’est entretenu hier avec la chancelière allemande Angela Merkel et le président du Conseil européen Charles Michel. Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, analyse pour L’Orient-Le Jour les enjeux actuels pour la France dans le cadre des tensions gréco-turques.

Comment expliquer que la France soit en première ligne sur le dossier des tensions gréco-turques en Méditerranée orientale ?

Pour trois types de raisons. D’abord parce qu’elle est en pointe, de manière générale, sur les questions liées à la Méditerranée orientale, pour des raisons géographiques, historiques, culturelles et stratégiques. Or les dossiers de la région sont tous devenus en quelques années à la fois brûlants et interdépendants. Syrie, Libye et désormais enjeux maritimes et énergétiques : tout oppose Paris et Ankara.

Il y a ensuite des raisons de principe. La France estime que la Turquie ne respecte ni les normes de comportement qui doivent exister entre alliés – on peut évoquer l’incident de la frégate Courbet en juin – ni le droit international, en particulier la Convention des Nations unies sur le Droit de la mer. L’affaire est jugée d’autant plus importante qu’elle peut avoir valeur d’exemple pour d’autres puissances qui chercheraient à étendre leur souveraineté en mer au mépris du droit et des intérêts des riverains : je pense à la Chine en mer de Chine méridionale et, dans une moindre mesure, à la Russie en mer Noire. Autre raison de principe, à mon avis essentielle : les frontières maritimes de la Grèce et de Chypre sont celles de l’Union européenne. Il est important de montrer que l’Europe maîtrise toutes ses frontières.

Enfin, je pense que si la France est autant en pointe, c’est aussi en raison de la relative abstention américaine. Traditionnellement, Washington est impliquée dans les crises gréco-turques…

Est-ce qu’il y a un risque d’escalade militaire entre la Turquie et la Grèce et/ou la France ?

Oui, clairement. Je ne pense évidemment pas que l’un de ces trois États cherche la confrontation militaire. Mais une provocation turque, autorisée ou non au sommet de l’État, est par exemple un scénario tout à fait possible. Avec, à la clé, le risque d’une réaction immédiate de la Grèce. N’oublions pas que ces deux pays ont été en guerre en 1974.

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Est-il possible pour la France de trouver un compromis avec la Turquie sur cette question sans en arriver à l’escalade ou sans que les relations futures entre Paris et Ankara se détériorent encore plus ?

L’un n’exclut pas l’autre : l’escalade est parfois nécessaire pour arriver ensuite à l’apaisement des tensions. Faut-il par ailleurs nécessairement souhaiter un « compromis » lorsque des enjeux aussi fondamentaux sont en cause ? La position allemande est la clé : ce pays entretient une relation moins conflictuelle que Paris avec Ankara, n’a pas donné le sentiment de s’engager autant d’un côté ou de l’autre en Libye, et enfin détient actuellement la présidence de l’Union européenne. L’Allemagne est donc bien placée, sinon pour une médiation, du moins pour des missions de bons offices entre pays concernés. Paris gagnerait à maîtriser un peu plus sa rhétorique publique, car nos dirigeants ne tireront rien d’une surenchère verbale dans laquelle Erdogan sera toujours le meilleur. Mais sur le fond, nous sommes engagés dans une véritable épreuve de force avec la Turquie, car aux dossiers précités s’ajoutent la question migratoire, ainsi que l’avenir même de l’Alliance atlantique : lorsque M. Macron parle de « mort cérébrale de l’OTAN », ses propos sont inspirés par les désaccords qui existent entre pays membres sur des problèmes stratégiques graves. Sans oublier la question de la reconnaissance du génocide arménien, ni surtout – j’insiste sur ce point car c’est moins visible – la pénétration en France, très directement encouragée par Ankara via la communauté turcophone, d’une version de l’islam politique jugée non compatible avec la République.


La France a annoncé hier le déploiement temporaire de deux chasseurs Rafale et de deux bâtiments de la marine nationale en Méditerranée orientale, sur fond de tensions entre la Grèce et la Turquie autour de l’exploitation gazière. Cette décision s’inscrit dans un contexte où Paris et Ankara sont à couteaux tirés non seulement à propos des forages en Méditerranée, mais...

commentaires (4)

Espérons que M. Macron ne se mélange pas les pinceaux en choisissant le mauvais camp et que le Liban fasse les frais du rapport de force entre Ankara et la France en cédant un peu plus au HB pour avoir la peau d’Erdogan. Ce sera un mauvais calcul. Le Liban doit rester en dehors de ce nouveau conflit qui signera la fin du Liban si la France se trompe dans sa stratégie.

Sissi zayyat

11 h 36, le 14 août 2020

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Commentaires (4)

  • Espérons que M. Macron ne se mélange pas les pinceaux en choisissant le mauvais camp et que le Liban fasse les frais du rapport de force entre Ankara et la France en cédant un peu plus au HB pour avoir la peau d’Erdogan. Ce sera un mauvais calcul. Le Liban doit rester en dehors de ce nouveau conflit qui signera la fin du Liban si la France se trompe dans sa stratégie.

    Sissi zayyat

    11 h 36, le 14 août 2020

  • La France se réveille!

    Pierre Hadjigeorgiou

    11 h 13, le 14 août 2020

  • L,APPRENTI MINI SULTAN ERDO VA RECEVOIR SA LECON INCHALLAH.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 05, le 14 août 2020

  • C'est clair !

    Mathivet Roger

    02 h 37, le 14 août 2020