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Exposition

Sur mon chemin, j’ai rencontré...

Hiba Kalache reconnaît qu’elle porte en elle, depuis sa petite enfance, le langage de l’art. Ses œuvres, au premier étage de la galerie Saleh Barakat, témoignent d’un long chemin parcouru et invitent le visiteur à savourer mais surtout à s’interroger.

Sur mon chemin, j’ai rencontré...

« He Should not Have Opened his Mouth. He Should Have Listened to the Military and Given him the Pistachios. We Visited Him Once in Sidnaya Prison », Hiba Kalache, acrylique et encre sur carton, 50 x 35 cm, 2019.

On pourrait facilement glisser dans une lecture simpliste et se laisser entraîner par une première impression, celle qui pousserait à penser que l’artiste est une amoureuse des plantes et de la botanique, qu’elle se lance à la rencontre du monde végétal. Qu’elle étudie les fleurs, les fruits, les légumes et les arbres pour les coucher sur la toile, les agrémenter de quelques explications écrites et séduire les rétines du visiteur par une poétique tout en couleurs et en courbes. Mais il n’en est rien.


« Allah Is Great and Is on our Side. Cherry Trees Are Very Strong Around Here », Hiba Kalache, acrylique et encre sur carton. 50 x 35 cm, 2019.


« Je ne suis pas une activiste »

La genèse de cette exposition va chercher beaucoup plus loin dans les méandres de la condition humaine. L’œuvre de Hiba Kalache – exposée à la galerie Saleh Barakat sous l’intitulé « Encounters - Ongoing » (« Rencontres - en cours ») – s’enracine d’abord dans un rapport viscéral à la mère nourricière, celle qui a engendré l’humanité et celle qui la nourrit, et dissimule un foisonnement d’émotions entremêlées à un questionnement perpétuel que la peintre expérimente, sur sa condition de femme et d’artiste. Elle est la résultante d’un travail qu’elle a entrepris dans les coulisses de ses toiles. Derrière chaque branche d’olivier, chaque bouquet de basilic, chaque gerbe d’amandier et chaque botte de persil se cachent des souffrances ouatées de résilience et de combat de toute une communauté, celle des oubliés de la vie. Les fleurs, les branches et les fruits qui offrent sur les cimaises de la galerie leurs plus belles couleurs et leurs plus gracieuses formes sont le témoin de la condition misérable d’un peuple qui se bat pour regagner sa dignité, et un simple prétexte à l’artiste pour narrer l’inénarrable. Pourtant, Hiba Kalache déclare : « Je ne suis pas une activiste qui cherche à faire bouger les choses ou à pointer du doigt l’injustice et l’humiliation infligées par les gouvernants, je suis comme ces plantes, témoin à part entière, simple facteur qui a porté deux ans durant des échanges écrits avec des larmes et de la sueur, et qui les délivre aujourd’hui. »


« I Sleep with my Eyes Open. Once You Have Crossed and You Live Outside your Land, there Is no Rest », Hiba Kalache, acrylique et encre sur carton, 50 x 35 cm, 2019.


« Je suis une oreille, un regard »

Certains artistes se contentent d’un carré de ciel bleu et d’un chevalet planté dans le gravier pour atteindre l’inaccessible, d’autres d’un atelier qui leur chuchote leurs blessures et leurs traumatismes. Ou comme d’autres encore, qui ont tout simplement besoin de vivre, de faire partie d’un processus, comme une nécessité pour s’inspirer et expirer. Car Hiba Kalache, pour avoir partagé, ingéré, accumulé et emmagasiné des émotions, expire désormais son art, comme on respire enfin, après avoir beaucoup trop porté. Ce processus, né au gré de ses pérégrinations à travers tout le Liban, est d’abord un projet conceptuel où, comme si le regard ne suffisait pas, l’artiste se prête au jeu de l’écoute, un jeu qu’elle prend à cœur et à corps. Écouter les jeunes femmes séparées de leurs parents, les mères de leurs enfants, les pères de leur communauté, écouter et converser autour d’un café où se confondent les noirceurs de l’existence et du marc, écouter à l’ombre d’un arbre qui tente d’apporter un semblant de protection, écouter sous une tente ou dans un hangar transformé en chambre que se partagent 16 personnes, écouter et développer, transformer ce vécu riche de 36 conversations en 18 toiles de 50 x 35 cm chacune, tracées à l’acrylique et à l’encre sur carton. L’art est d’abord un engagement social, et l’artiste, pour avoir côtoyé la misère, la souffrance, le combat quotidien, ne cède pas à la représentation littérale d’un visage déchiré par la douleur ou d’un corps mutilé par l’humiliation, préférant décliner le souvenir d’une gerbe de fleurs offerte et la saveur d’un fruit partagé. Et si le visiteur venait à prendre son temps, il découvrirait au bas de chaque œuvre un titre qui claque comme un soufflet, venu contredire par sa violence, la douceur et la poésie du visuel. Il est un fragment de conversation qui invite le spectateur à prendre conscience. Hiba Kalache est toujours dans l’urgence d’un prétexte pour développer son art et transcender son travail. Et la mutation opère ! Dans quelques années, on oubliera le prétexte et on ne retiendra plus que l’œuvre. Pour avoir longtemps cohabité avec le processus de « la sculpture sociale » selon lequel la société dans son ensemble doit être considérée comme une grande œuvre d’art (le Gesamtkunstwerk wagnérien, l’œuvre d’art totale) à laquelle chacun peut contribuer de manière créative, son œuvre située entre la gravité et la poésie n’est pas qu’un simple témoignage. Elle est marquée d’abord par une multitude de questions existentielles : « Je m’intéresse au rapport de l’être humain, à la notion de frontières, où s’arrêtent les limites, ou prend fin la liberté ? Comment cohabiter dans un pays qui n’est pas le nôtre, comment composer avec une réalité imposée, comment normalise-t-on les tragédies, le traumatisme des déplacements et comment l’homme réagit physiquement et moralement à tout cela ? Que faire de notre mémoire, et de ce passé que l’on transpose dans le présent ? »

demande Hiba Kalache, avant de conclure : « Et pourtant l’être humain a cette force de toujours porter en lui l’espoir. » Celui qui se terre derrière tous les maux, au fond de la boîte… de Pandore.

Biographie express

Née à Beyrouth, Hiba Kalache est une artiste interdisciplinaire qui s’intéresse autant à l’art de l’installation qu’au dessin, à la peinture et à la sculpture. Elle est titulaire d’un master en beaux-arts du California College of the Arts (CCA) à San Francisco.

Saleh Barakat Gallery Clemenceau, rue Justinien, Beyrouth.

Tél. : +961 1 365 615.

E-mail : [email protected]

« Encounters - Ongoing » de Hiba Kalache. Jusqu’au 29 août.


On pourrait facilement glisser dans une lecture simpliste et se laisser entraîner par une première impression, celle qui pousserait à penser que l’artiste est une amoureuse des plantes et de la botanique, qu’elle se lance à la rencontre du monde végétal. Qu’elle étudie les fleurs, les fruits, les légumes et les arbres pour les coucher sur la toile, les agrémenter de quelques...

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