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This is America

Les dérives de la chemise hawaïenne

Habituellement synonyme de vacances et d’exotisme, la chemise hawaïenne est en train de connaître un destin plus sombre avec un groupe d’extrême droite américaine qui se l’est appropriée.

Les dérives de la chemise hawaïenne

Elvis Presley en chemise siglée Alfred Shaheen sur la couverture de l’album « Blue Hawaii ».

De mémoire de vacancier on n’avait jamais vu ça ! Des hommes armés jusqu’aux dents, le regard farouche et la main sur la gâchette, déambulant en chemise hawaïenne portée sur des pantalons militaires. Eux, ce sont les membres du mouvement Boogaloo, l’une des milices blanches extrémistes américaines qui manifestent lorsque, notamment, il est question d’interdire le port d’arme, pourtant autorisé par le 2e amendement de la Constitution des États-Unis. Sans doute fatigués des treillis, ils semblent avoir fait de ce vêtement exotique leur uniforme, au grand dam du grand public. Le gouvernement fédéral et l’aile gauche politique sont les deux autres ennemis du mouvement Boogaloo. Leur existence est légitime de même que leur action, tant qu’elle ne prône pas la violence et le racisme. Néanmoins, leur marginalité et leur isolationnisme ne font pas l’unanimité au sein de la société américaine et leur appropriation de la chemise hawaïenne, symbole de joie de vivre et de grandes évasions, fait bien évidemment grincer des dents. Elle étonne aussi car, selon Scott Nakagawa, un chercheur à ChangeLab, un think tank dédié à l’égalité des races, ces groupes optent généralement pour un style vestimentaire menaçant, dans le registre de la tenue macabre du Ku Klux Klan. Leur allure dénote souvent une connotation raciste exprimée par des tee-shirts noirs, des bottes martiales Doc Martens et des accessoires néofascistes, empruntés aux punks des années 1990. Une façon de s’identifier, d’afficher leur différence avec le système et de recruter. Toujours selon

M. Nakagawa, ce groupe a opté pour la chemise hawaïenne pour dire aux crédules, s’il en est, qu’ils ont de bonnes intentions, malgré leur lourde et visible artillerie.


Le président Harry S. Truman en 1951 en chemise hawaïenne ornée d’oiseaux posant en couverture de la revue « Life ».


La vedette des vacances des années 60

Et pourtant, cette célèbre chemise, issue d’une île paradisiaque, n’avait jamais revêtu jusque-là de couleur politique. Elle est née d’une palette joyeuse, et optimiste, et plus précisément au début du XXe siècle, lorsque les épouses des migrants japonais venus à Hawaï travailler dans les champs de canne à sucre leur avaient taillé des chemises à manches courtes dans des tissus de kimono, avec des boutons en bois de coco ou en nacre. Puis, un tisserand japonais a eu l’idée de produire un tissu imprimé de motifs locaux, fleurs, feuillages, cocotiers, mer et sable, etc. Les chemises obtenues ont rencontré un grand succès auprès des touristes, se voyant baptisées chemises Aloha, ce mot signifiant Salut. Elles sont le symbole d’évasion et de plongée dans le séduisant univers tropical. Les grands de ce monde sont tombés sous leurs charmes, surtout après la Seconde Guerre mondiale avec la montée du casual wear. Le président Harry S. Truman se fait photographier en 1951 en chemise hawaïenne ornée d’oiseaux en couverture de la revue Life. Ce vêtement devient encore plus prisé en 1959 lorsque le territoire de Hawaï devient le 50e État des États-Unis. Dès les années 60, elle s’enrichit des colliers à fleurs et de la guitare hawaïenne, le ukulélé.


Les extrémistes du mouvement Boogaloo ont récupéré la chemise hawaïenne. Jeff Kowalsky/AFP


Elvis Presley en chemise hawaïenne siglée Alfred Shaheen

Puis, c’est l’apothéose avec l’album Blue Hawaii d’Elvis Presley sorti en octobre 1961 et diffusant la bande originale du film Sous le ciel bleu de Hawaï, où le chanteur tient le premier rôle. Le titre Hawaii connaît un grand succès. Sur la couverture de l’album, figure la photo d’Elvis arborant une chemise hawaïenne portant la griffe du Libanais Alfred Shaheen qui s’était fait un nom au cœur même de cet éden du Pacifique.

Alfred Shaheen (1922-2008), né à New Jersey, est issu d’une famille d’émigrés libanais venus du village de Arbanieh (Metn) en 1887, qui avait prospéré dans l’industrie du textile. Les Shaheen avaient réussi, en 1938, à étendre leurs affaires jusqu’à Honolulu. Alfred introduit une véritable révolution textile en produisant des cotonnades avec des imprimés polynésiens dans lesquels il taille les chemises hawaïennes qui feront fureur dans les années 60. D’abord article-souvenir local, que l’on ramenait après des vacances idylliques, ces chemises portant sa griffe deviennent trendy, partout dans le monde. Alfred Shaheen ira plus loin, en développant des imprimés de cette veine pour une ligne de vêtements féminins de son cru baptisée Aloha. Le tout est devenu aujourd’hui objet de collection.

Hawaï n’a pas oublié Alfred Shaheen et lui a exprimé toute sa gratitude en lui attribuant, en 2001, le « Prix couronnant une vie ». En 2006, il a été classé parmi les 150 personnalités les plus influentes du pays. Et en 2011, le Bureau des postes américaines a émis quatre timbres illustrés de modèles de ses chemises.


De mémoire de vacancier on n’avait jamais vu ça ! Des hommes armés jusqu’aux dents, le regard farouche et la main sur la gâchette, déambulant en chemise hawaïenne portée sur des pantalons militaires. Eux, ce sont les membres du mouvement Boogaloo, l’une des milices blanches extrémistes américaines qui manifestent lorsque, notamment, il est question d’interdire le port...

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