Entretiens

Mathilde Chèvre :« Traduire, tisser, faire voyager »

À Marseille, certains jours de pluie, le port a jauni. C’est là que sont nées les éditions bilingues arabe-français Le Port a jauni, sous la houlette de Mathilde Chèvre. Inventive, engagée, déterminée, cette jeune femme mène depuis quelques années un projet éditorial hors du commun. Projet qui a déjà donné naissance à des livres magnifiques et singuliers où l’on croise des poèmes suspendus (muʻallaqat), des boîtes magiques, des herbes pas si folles et des enfants rêveurs. Des livres qui allient créativité artistique et qualité irréprochable des textes et des contenus. Nous avons eu envie d’en savoir plus sur cette entreprise éditoriale innovante en tous points et de mieux connaître Mathilde Chèvre, ses motivations, son univers, les secrets de sa formidable détermination. Entretien.

Comment a commencé l'aventure du Port a jauni ? Est-ce une suite naturelle du travail de recherche que vous aviez entrepris dans le cadre de vos études ?

C'est une longue aventure ! Le Port a jauni se trouve à la croisée de plusieurs chemins : un parcours personnel marqué par l'apprentissage de la langue arabe ; une aventure collective et associative de réalisation de livres avec des enfants tout autour de la Méditerranée ; et le cheminement de ma thèse sur la création arabe en littérature de jeunesse. J'ai respiré mes premières goulées d'air à Bougara en Algérie où mes parents travaillaient dans l'agriculture, c'était l'époque de la réforme agraire. J'ai entendu chanter la langue arabe ces années-là, et puis j'ai oublié. Quand je suis arrivée au Caire pour la première fois, j'avais une vingtaine d'années et je suis née une deuxième fois. J'ai appris l'arabe goulument, j'ai dessiné le balayeur de poussière, les gens, les bruits, les toits du Caire. L’aventure collective a commencé dès le début des années 2000… À l’origine, le Port a jauni est une association qui avait pour idée de publier de façon sporadique des livres, mais surtout de travailler une médiation artistique autour de ces livres, avec une famille affective constituée de Zeynep Perinçek, Géraldine Hérédia, Thomas Azuélos que l’on retrouve toujours aujourd’hui dans les éditions Le Port a jauni. Ces ateliers de réalisation de livres avec des enfants restent une activité majeure du Port a jauni. Enfin, il y a eu ma thèse. À partir de 2006-2007, j’ai repris mes études d’arabe jusqu’à une thèse publiée sous le titre Le Poussin n'est pas un chien. Quarante ans de création arabe en littérature pour la jeunesse, reflet et projet des sociétés (Égypte, Syrie, Liban) (Presses de l'IFPO/Iremam, 2015), qui sera bientôt disponible en arabe grâce au merveilleux travail des éditions Snoubar Beirut. C’est à partir de ce moment-là que j'ai commencé à réfléchir à la question du bilinguisme. La Roue de Tarek est mon premier livre bilingue en 2007, puis le projet éditorial s'est structuré et, à l'automne 2015, Le Port a jauni est réellement devenu une maison d'édition !

C’est donc de votre enfance que vous vient votre amour de la langue arabe et votre engagement à la défendre ?

Je ne sais pas s'il s'agit pour moi de « défendre » quelque chose. Je dirais plutôt que le fait d'associer dans un même ouvrage la langue arabe et la langue française relève de la connaissance et du témoignage du monde dans lequel on est. La question que je me pose c’est pourquoi il n’y a pas plus de Français qui apprennent l’arabe compte tenu de l'imbrication très forte qu'il y a entre les cultures, entre l’histoire de la France et les pays du monde arabe, compte tenu de la présence en France de gens qui sont, pour mille et une raisons, en lien avec le monde arabe ? Pourquoi, en France, est-ce si extraordinaire de parler arabe quand on n'est pas « d'origine » ? Et pourquoi est-ce que cela ne paraît pas extraordinaire et merveilleux tous ces gens « d'origine » qui sont bilingues ? Tout cela est un débat bien français qui révèle les traces et les affres de la colonisation et de l'État-nation.

Apprendre l’arabe a été pour moi une révolution intérieure, une découverte émotionnelle et sensorielle, une exploration de la douceur et de l'humour, qui m'a ouvert de nouveaux champs de pensée. Le fait de mettre ces deux langues ensemble, le français et l’arabe, c'est d’abord revendiquer que par la langue on accède à la culture, mais c’est aussi explorer à l'intérieur de soi des espaces émotionnels nouveaux. L’envie de faire coexister ces deux langues vient également du constat affligeant que la langue arabe a une visibilité publique en France dans des contextes qui relèvent souvent de l’alimentaire (boucherie halal) et du religieux (les mosquées), alors que le champ qu’ouvre l’apprentissage de l’arabe, c’est avant tout la vaste prairie fleurie de la poésie. L’enjeu est de relier la langue arabe à un contexte poétique et artistique.

Quel est donc le public visé par la maison d'édition ?

Nos lecteurs sont avant tout les enfants, mais pas seulement. Je le vois bien sur les salons du livre : les gens qui achètent nos livres les yeux fermés, ce sont des artistes, des poètes, des gens qui voient dans ce livre une puissance émotionnelle portée par l’image ou par le texte. Après, il y a toute personne qui a un lien avec le monde arabe, parce qu'elle parle la langue, que sa grand-mère la parlait, qu'elle a fait un voyage, qu'elle est mariée avec un(e) Arabe, qu'elle vit ou a vécu dans le monde arabe… La cible est vaste !

Accompagnez-vous chaque publication d'animations ? En milieu scolaire ? Ailleurs ?

Oui. En plus d'être maison d'édition, Le port a jauni est une association qui propose des ateliers de réalisation de livres avec des enfants ou des plus grands. Chaque atelier est inspiré d'un livre et les consignes de narration graphique et écrite lui font écho. Les livres sont aussi accompagnés d'expositions. Expositions constituées de grands kakémonos, d'originaux, de la mise en scène sonore des textes lus dans les deux langues et de jeux pour écrire et prononcer vos premiers huit mots en arabe ou en français ! Car traduire, c'est aussi ressentir les sons dans son corps et essayer de les reproduire. Ainsi, nous réalisons depuis cette année des expositions sonores et ludiques autour de la langue arabe où l'on peut écouter des poèmes et des histoires, reproduire des lettres et des mots, jouer avec des cartes pour parler en arabe ou en français, faire corps avec, entendre le chant en soi.

Y a-t-il un réseau de libraires partenaires qui vous soutiennent et mettent en avant le travail ?

Les ouvrages du Port a jauni sont diffusés et distribués par Les Belles lettres. Cette structure de diffusion-distribution, qui est aussi une maison d'édition, un peu l'équivalent de Dar al-Adâb à Beyrouth, travaille dans un esprit qui nous ressemble beaucoup. Pour eux comme pour nous, un livre est une œuvre, amenée à vivre longtemps, à rester en librairie longtemps jusqu'à trouver son lecteur. Les libraires indépendants qui accueillent et soutiennent le travail du Port a jauni partagent majoritairement cette conception d'une temporalité lente pour des œuvres exigeantes, parfois drôles, souvent belles, pas toujours faciles, rarement distrayantes.

Quelles sont les plus grandes difficultés auxquelles vous êtes confrontée depuis le début de cette aventure ?

Elles sont différentes selon que l'on parle de la réception en France ou dans les pays arabes, selon que l'on parle du fonds ou de la question économique… Une première difficulté, c'est le choix du bilingue : il semble que pour certaines personnes, la dimension bilingue du livre « enlève » son intégrité au livre, plus qu'elle ne lui ajoute quelque chose. Une seconde difficulté, bien française, c'est le choix de la langue arabe : il n'est pas rare d'entendre un libraire expliquer que « les livres sont très beaux, je vais les prendre pour moi, mais… je crois que je n'aurai pas le public pour ce genre de livre », et de continuer parfois de façon plus explicite : « Je ne voudrais pas que l'on croie que je soutiens l'islamisme… » Et l'on entend bien ici la confusion et le désastre que constitue l'absence d'apprentissage linguistique et culturel. Une troisième difficulté, bien arabe, c'est le choix de la poésie et d'albums où la morale, la leçon, sont absents. On entend souvent dire que le public arabe ne serait pas assez évolué pour ce genre de livre, ou que les enfants ne lisent pas de poésie. Ce qui traduit l’absence d'ambition et de confiance dans l'enfant et sa petite personne. Enfin, une dernière difficulté est celle de l'indépendance économique et de la petite taille de notre structure, ce qui la rend très précaire.

Et vos plus grandes satisfactions ?

Une première satisfaction, immense, est de rassembler au fil du temps autour du Port a jauni une famille intellectuelle, artistique et amicale. L'équipe se constitue et s'agrandit au fur et à mesure que le projet éditorial et pédagogique se précise. Les auteurs, les illustrateurs, les traducteurs, les animateurs d'ateliers, sont très solidaires du projet de la maison d'édition, c'est merveilleux à vivre ! Une seconde satisfaction est de déranger les gens installés dans leur identité et de mettre à mal cette question de « l'identité » en donnant corps, livre après livre, au principe d'un tissage. Tisser des livres que l'on peut lire dans les deux sens, tisser des thèmes qui se font écho d'un poème à l'autre sans mettre en exergue la nationalité du poète, tisser des images en mots et vice-versa. Enfin, une dernière satisfaction, très personnelle, est le sentiment de réaliser une œuvre qui a du sens et qui donne du sens à ma propre vie.

Avez-vous évolué dans votre façon de travailler, vos choix éditoriaux, après plusieurs années d'expérience ?

Oui, tout le temps. Le Port a jauni publie des albums et de la poésie jeunesse bilingue en français et en arabe, et le fil directeur, en perpétuelle évolution, est de traduire. En arabe, une des traductions possibles de ce mot est le verbe naqala : il évoque le déplacement d’un espace à l’autre, la circulation et le voyage. Un voyage des mots à l’image, d’une langue à l’autre, lire de droite à gauche et de gauche à droite. Il s’agit donc de traduire des albums déjà parus dans les pays arabes : les Roubaʻiyat de Salah Jahine écrits en dialecte égyptien, des poèmes anciens adaptés dans une forme contemporaine comme la Muʻallaqa (Poème suspendu) de Imru’ el-Qays, des poèmes syriens contemporains comme ceux, très politiques, de Golan Haji qui disent avec puissance le monde d’aujourd'hui. Traduire et jouer sur le double sens de lecture. Traduire les images en mots, car souvent l'image est première et les poèmes ou les textes sont écrits à partir d’une série d’illustrations choisie. Traduire une racine arabe en histoire, comme dans le livre Sauvage dont toute la narration est construite autour des mots wahsh (sauvage), wahsha (solitude), wihish ! (vilain ! méchant !) et wahashtini (tu m'as manqué). Traduire et tisser d'un monde à l'autre, emporter les livres et les lecteurs en voyage, dans un perpétuel renouvellement d'idées.

Pourquoi avoir choisi Marseille pour y implanter votre maison d’édition ?

Marseille est la plus belle ville en France où je puisse vivre : c'est une ville qui vous dérange, qui vous déplace, qui ne vous laisse pas vous endormir. Parce que c'est une ville pauvre et sauvage, dont la politique publique s'applique contre elle-même, ce qui paradoxalement libère ses habitants et en même temps, les abandonne à leur sort. Le monde entier est là. Toutes les langues du monde sont là. Et puis c'est un port de la Méditerranée : en fin de journée, les pieds dans l'eau face à la mer, on pense à ceux qui à Beyrouth, Tartous, Alexandrie ou Oran, sont en train de regarder le soleil se coucher. À ce moment-là, le port a jauni.

Propos recueillis par Georgia Makhlouf

Site web :www.leportajauni.fr.


À Marseille, certains jours de pluie, le port a jauni. C’est là que sont nées les éditions bilingues arabe-français Le Port a jauni, sous la houlette de Mathilde Chèvre. Inventive, engagée, déterminée, cette jeune femme mène depuis quelques années un projet éditorial hors du commun. Projet qui a déjà donné naissance à des livres magnifiques et singuliers où l’on croise...

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