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Lifestyle - La carte du tendre

À l’ombre des forêts défuntes

À l’ombre des forêts défuntes

Campement d’une patrouille de scouts dans la forêt. Collection Georges Boustany

Suivez-moi : à l’heure où tout part à vau-l’eau, il existe des forêts ombragées sur lesquelles le temps n’a plus prise. Tenez, devant cette photo par exemple, on ne sait plus à qui rendre hommage, à la nature extraordinairement généreuse du Liban ou aux jeunes scouts qui veillent, vaille que vaille, à sa protection ? Depuis bientôt cent ans, ces petits lutins anachroniques grandissent dans l’amour de l’arbre et du prochain. Dans un environnement qui n’en peut plus, ils sont le dernier rempart avant le béton et l’asphalte, avant la déshumanisation numérique, avant la perte de contact avec la terre.

On ne peut pas visiter le Liban du siècle dernier sans finir par tomber, au détour d’un chemin où finit de sécher une herbe rase, sur un groupe de scouts au milieu de leurs tentes kaki, rassemblés autour d’un feu de camp qu’ils ont entouré de pierres glanées çà et là. À vrai dire, rencontrer des scouts dans la campagne, comme ici en juin 1960, est loin d’être une exception : la plupart des photos prises par des enfants l’ont été dans ce cadre. À l’époque, pour occuper leur progéniture durant les petites et grandes vacances, le scoutisme était le moyen favori des parents, et certainement le plus formateur.

Ils se tiennent droits comme des I, nos jeunes scouts. Les caractères sont déjà bien affirmés, et cela va des deux premiers à droite, raides comme des novices, au dernier à gauche, qui se la joue cool : lui pose mais refuse de se conformer au garde-à-vous ; il a déjà rompu avant le déclic. C’est un ancien, comme l’indique le flot de patrouille, ou scalp, ce ruban qu’il porte à l’épaule, c’est-à-dire qu’il a déjà effectué sa promesse. C’est aussi le cas de celui du milieu, le plus grand, qui est probablement le chef, en tout cas le plus gradé puisqu’il est le seul à arborer deux badges sur la poitrine. Ceux-ci représentent autant de spécialisations : notre bonhomme est un pro. Le jeunot tout à droite, le seul à tenter un demi-sourire de fierté, est donc effectivement le petit nouveau et cela se voit dans chaque détail de son attitude et de sa mise.

Ils sont touchants, nos petits scouts, avec leur style de vie qui n’a pas changé en un siècle malgré les ruades de l’histoire. La photo aurait été prise hier que l’on n’y aurait vu que du feu, et à part le changement de couleurs dans l’uniforme et les chaussures inadaptées à la vie en pleine nature, rien ne permet de penser que ces enfants doivent aujourd’hui approcher des soixante-quinze ans.

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Le scoutisme est apparu au Liban au début des années 1930 en tant que branche des Scouts de France, sous l’impulsion des pères jésuites et des lazaristes de Aïntoura (l’on se souvient de la croix scoute dans la signature du jeune Kamal Joumblatt dans notre article «Le Rocher de Kémal»). À partir de 1936, inspirés par le courant indépendantiste, les scouts libanais fondent l’association des Scouts du Liban, officialisée en 1938.

On pourrait voir dans cette activité, qui survit tant bien que mal à la révolution technologique, un passe-temps anecdotique, alors que le scoutisme est une véritable école de la vie. Bien sûr, il y a des rallyes, des jeux et des veillées, et les jeunes apprennent à se débrouiller tout seuls et à se dépasser dans un environnement ludique et structuré loin du carcan familial.

Mais il y a plus : on n’oubliera pas l’engagement des scouts et d’autres mouvements de jeunesse durant la guerre et les bombardements, quand ils organisaient des divertissements pour occuper les enfants et même les parents, et se chargeaient de nettoyer des rues abandonnées par les services municipaux ; pas plus qu’on n’oubliera leur engagement dans des associations caritatives pour venir en aide aux sinistrés. C’est durant cette période qu’a été fondée l’association arcenciel, créée pour permettre l’insertion sociale des personnes handicapées et qui a étendu son activité aux domaines éducatif puis écologique avec le recyclage des déchets. Aujourd’hui, les Scouts du Liban sont encore présents dans 108 centres et comptent 14 000 membres de toutes origines et confessions.

Le « petit Neuilly » de Beyrouth

Retour à nos jeunes gaillards. Élargissons le regard : ils posent dans une belle forêt. Nous sommes au printemps et les pins innombrables qui embaument la résine doivent abriter des centaines de cigales qui vont chanter tout l’été. Les scouts ont dressé leur campement loin de toute civilisation et l’on aperçoit leur tente à gauche. Chaque patrouille a la sienne et on y dort en groupe. Heureux Marcel Outin, fournisseur officiel durant des décennies de tout ce jeu d’uniformes et d’accessoires !

Alors, avez-vous deviné où nous sommes ? Non, il ne s’agit pas de la Forêt des Pins où les arbres sont beaucoup plus imposants, et n’était la mention du lieu et de la date au verso, il serait impossible d’en avoir le cœur net.

En fait, nous sommes à Sin el-Fil, secteur Horch Tabet, qui est à l’époque une magnifique pinède sur la rive droite du fleuve de Beyrouth. Trois ans après ce cliché, le plan Écochard va consacrer ce quartier comme zone de villas à faible coefficient d’occupation et décréter de nombreux terrains non ædificandi pour permettre de préserver les espaces boisés. La construction de luxueuses demeures va permettre à ce quartier de s’affirmer comme le petit Neuilly de Beyrouth, le président Charles Hélou y installant sa résidence présidentielle, suivi de nombreux députés et ministres.

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Aujourd’hui, malgré tous les garde-fous, la pinède ne représente plus qu’une portion congrue du quartier autour du palais Noura en ruine, et la forêt de nos petits scouts n’est plus qu’un souvenir de vieillard. Comme le sont désormais d’autres lieux de campement qu’ils affectionnaient, les forêts défuntes d’Antélias, Jal el-Dib et Maameltein qui ne protégeront plus personne de leur ombre apaisante.

Toutes les deux semaines, Georges Boustany vous emmène visiter le Liban de nos parents et de nos grands-parents à travers une photographie de sa collection. Un voyage entre nostalgie et émotion, à la découverte d’un pays disparu.

Suivez-moi : à l’heure où tout part à vau-l’eau, il existe des forêts ombragées sur lesquelles le temps n’a plus prise. Tenez, devant cette photo par exemple, on ne sait plus à qui rendre hommage, à la nature extraordinairement généreuse du Liban ou aux jeunes scouts qui veillent, vaille que vaille, à sa protection ? Depuis bientôt cent ans, ces petits lutins anachroniques...
commentaires (2)

Lisez si vous pouvez le "Laudato Si" signé par le Pape François 1er. Vous trouverez entre les lignes toutes les références principales qui animent le comportement des scouts envers la Nature.

Achikbache Dia

00 h 04, le 11 mai 2020

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Commentaires (2)

  • Lisez si vous pouvez le "Laudato Si" signé par le Pape François 1er. Vous trouverez entre les lignes toutes les références principales qui animent le comportement des scouts envers la Nature.

    Achikbache Dia

    00 h 04, le 11 mai 2020

  • L,INSTINCT DE LA DESTRUCTION DE TOUT ET LE CHAOS, DIT BORDEL, DANS LE DNA DE LA MAJORITE DES LIBANAIS. LE SENS DU CIVISME Y FAIT BIGREMENT DEFAUT.

    LA LIBRE EXPRESSION

    12 h 29, le 10 mai 2020

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