Un sourire sorti droit du cœur. Photo tirée du site PPE Portrait Project
Vêtu d’une tenue similaire à celle d’un cosmonaute, masqué, ganté, le personnel soignant en devient anonyme, lui qui doit se protéger au quotidien pour soigner les malades. Pour adoucir la solitude et l’isolement dans lesquels les malades atteints du Covid-19 se voient enfermés, parfois pendant plusieurs semaines, la faculté de médecine de l’université de Stanford a lancé une initiative, baptisée le PPE (Personal Protective Equipment) Portrait Project. L’une de ses chercheuses, Cati Brown-Johnson, qui a étudié le rôle positif de l’empathie en médecine, a trouvé le moyen d’insuffler un peu plus d’humanité en épinglant sur la tenue des infirmières et des médecins en relation avec les patients leurs propres photos en train de sourire. Une jolie façon de sortir de l’anonymat créé par ces silhouettes complètement camouflées et de les rendre ainsi plus présentes humainement et émotionnellement.
« Les circonstances que nous vivons aujourd’hui sont effrayantes, explique Mme Brown-Johnson, il nous faut détourner les sentiments qui en découlent et y insuffler chaleur, compassion et espoir. J’ai senti que c’était là notre devoir envers les équipes soignantes, qui risquent aussi de devenir des malades, envers les patients, et qu’il y avait une nécessité d’humaniser notre travail. »

Le projet a été initié par Mary Beth Heffernan durant l'épidémie d'Ebola. Photo tirée du site PPE Portait Project
Photo-sourire
Cette initiative lui a été inspirée par un projet similaire lancé par l’artiste Mary Beth Heffernan, durant l’épidémie d’Ebola qui a frappé le Liberia en 2014. Professeur de sculpture et de photographie à l’Occidental College (Los Angeles), elle a analysé le pouvoir de l’image se substituant à l’absence du langage. Et a pensé que ce serait moins angoissant si la personne cachée à l’intérieur de sa carapace sanitaire pouvait se projeter à l’extérieur, et apparaître ainsi aux yeux des malades. Une étude a par ailleurs démontré que les soignants peuvent aider les patients à mieux se rétablir en installant dans leurs relations une dose d’affection et de chaleur. « Le système de protection contre le coronavirus masque les expressions du visage qui peuvent être encourageantes pour les personnes souffrantes », ajoute Cati Brown-Johnson. Dans sa phase pilote, elle a demandé à 13 personnes œuvrant dans le bloc de diagnostic de coronavirus de l’université de Stanford de poser devant la caméra avec le sourire qu’elles voudraient adresser à ceux et celles se soumettant à cet examen. Puis, elle leur a demandé d’accrocher la photo à l’emplacement du cœur, « car, vous soignez de tout votre cœur », leur a-t-elle précisé. Une manière d’établir une connexion humaine, si importante en ces temps de distanciation sociale et d’isolation.
La méthode a, semble-t-il, bien fonctionné, puisque l’on a noté que les personnes en train d’être testées ont porté leur attention sur la photo, rendant même parfois le sourire. Ce qui a encouragé plusieurs centres de détection à travers le pays à adopter le PPE Portrait Project.
Réapprendre la convivialité
Des chercheurs ont aiguillé leurs travaux dans cette direction en développant davantage la communication électronique dans le domaine médical à l’aide, notamment, d’un système de vidéo chat spécial. Par ailleurs, le site en ligne du PPE Portrait Project, se référant à de récentes études, souligne les bienfaits de cette connexion sur le système immunitaire. Lorsqu’en 2014, Mary Beth Heffernan a lancé son projet, elle a par la même occasion convaincu les médecins qui lui ont confié préférer, eux aussi, « collaborer avec une équipe à visage humain plutôt qu’avec des formes mobiles ».
Car, comme le rappelle Naomi Eisenberger, neurologue à l’Université de Californie, « les humains sont des spécimens sociaux. Notre cerveau et notre corps ont évolué en comptant sur la proximité avec les autres. Entouré de parents et d’amis, le malade sent qu’il aura un support plus personnel en cas de souffrance ». La chercheuse Cati Brown-Johnson est allée encore plus loin dans son exploration des effets de l’isolation imposée par le Covid-19 et l’a étendue aux personnes épargnées par la maladie. Elle raconte qu’en faisant une marche dans les alentours de sa maison, elle a rencontré des habitants du voisinage, masqués comme elle, qui peinaient à se reconnaître. D’où, selon elle, la nécessité de prévoir la période intermédiaire (premiers pas socialement très surveillés dans un semblant de normalité), qui risque d’être longue, avant la fin de la pandémie. En attendant, suggère-t-elle, pourquoi ne pas accrocher sa photo sur son masque, devenu universel, pour réapprendre la convivialité.

