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Au Cameroun, les chanteuses de « bikutsi » célèbrent la sexualité féminine

« Je suis fière de perpétuer cet art de mes ancêtres », lâche la jeune chanteuse Olivia Beyene (photo) qui officie au Québec, un cabaret niché dans un coin chaud de Yaoundé. Photo AFP

Il est une heure du matin au Québec, un cabaret niché dans un coin chaud de Yaoundé où les bières défilent à un rythme effréné. Le public bout d’impatience. Enfin, les percussions se mettent à résonner, la guitare s’excite et les projecteurs illuminent des hanches qui ondulent, tournoient, convulsent. Des chanteuses de bikutsi font leur entrée. « J’ai envie de, envie de, envie de faire... j’ai envie de... entonnent-elles. Fallait pas assurer wo oooho, fallait pas bien dribbler wo oooho... »

Des textes crus qui abordent les relations amoureuses et la sexualité, des métaphores hardies chantées par des voix chaudes et puissantes, des coups de rein vertigineux à en donner le tournis : voilà la savoureuse recette du bikutsi. Un rythme frénétique aux allures d’exutoire, originellement pratiqué par les femmes du centre et du sud du Cameroun, qui occupe depuis trois décennies le devant de la scène musicale de ce pays d’Afrique centrale. Robe en dentelle noire, caraco gris électrique, top au-dessus du nombril et talons stilletto, les trois divas du soir reprennent en chœur un tube de Coco argentée, une des reines bikutsi du moment dont les vidéos accumulent des millions de vues sur YouTube. « J’ai mis ma vie en suspens pour ta carrière, j’ai sacrifié ma vie pour ton avenir et, une fois devenu cadre, tu m’as larguée », chantent-elles avant de casser le dos, balançant leur bassin d’avant en arrière. La plus jeune poursuit en solo : « Aujourd’hui, je carbure en euro, espèce de looser, la vengeance est un plat qui se mange froid… »

Dans la salle, des femmes de tous les âges se lèvent et dansent avec elles. Les hommes tapent des mains, s’interpellent. Trois téméraires grimpent sur l’estrade se mesurer à elles. « Montre-moi comment tu danses », envoie l’effrontée au premier. « Doucement, j’ai dit doucement », ordonne-t-elle au suivant. Épaules bombées et sourire en coin, le dernier fanfaron s’élance, s’agenouille à hauteur de son pubis et oscille la tête vers la gauche puis la droite. « Alors, c’est comme ça que tu fais la danse ? » lui envoie-t-elle, moqueuse, avant de le faire quitter la scène sous les exclamations d’un public hilare.

Exutoire et fierté

La plupart des chanteuses de bikutsi abordent sans détour la question du plaisir féminin. « Dans une société où on apprend aux jeunes filles à être réservées et discrètes, des femmes se sont mises à chanter haut et fort leurs envies sexuelles », souligne Flora Amabiamina, qui enseigne les lettres à l’Université de Douala. Des femmes comme K-Tino, la mère du bikutsi et qui, au début des années 1990, marquées par une vague de revendications démocratiques, enflammait les Camerounais autant qu’elle les choquait avec ses titres Action 69 ou Le septième ciel. « En exprimant leurs désirs et en clamant leur droit au plaisir, tout en minorant parfois le rôle de l’homme, ces femmes s’affichent en maîtresses de leur sexualité », ajoute la chercheuse.

Cette liberté de ton scandalisa à l’époque une partie de l’opinion, qui accusa le bikutsi féminin d’être immoral et pornographique, qualifié par exemple de Chansons de Sodome et Gomorrhe, ouvrage du philosophe camerounais Hubert Mono Ndjana qui fit grand bruit lors de sa publication en 1999. Il faut dire que ces chansons aux paroles le plus souvent sexuellement explicites suscitent un tel engouement qu’elles passent en boucle lors des fêtes de famille, où les enfants se mettent eux aussi à les chanter à tue-tête, fait remarquer Flora Amabiamina. Même si la variante moderne de ce rythme traditionnel a été popularisée au début des années 1980 par des hommes, notamment avec la guitare électrique, les femmes « sont bien à l’origine » de ce genre musical, insiste l’universitaire.

Le bikutsi est né à l’époque précoloniale dans les régions des ethnies fang, bulu et beti, dans le centre et le sud du Cameroun, où les femmes se retrouvaient entre elles après une dure journée de travail, sans les hommes, pour chanter et danser leurs joies, leurs peines et leurs frustrations. Dans ce sas de liberté, certaines exprimaient par exemple la douleur de vivre à côté d’un mari violent ou d’autres, encore, livraient aux plus jeunes les secrets d’un mariage réussi. Un « exutoire » dans ces « sociétés patriarcales », où il était interdit à ces villageoises « d’élever le ton en public », révèle l’ethnomusicologue camerounais Jean Maurice Noah dans son ouvrage Le bikutsi du Cameroun.

« Je suis fière de perpétuer cet art de mes ancêtres », lâche la jeune chanteuse Olivia Beyene à la sortie du Québec. Elle essuie la sueur de son visage après une heure de show, tout en remerciant les clients venus la féliciter. « Je suis fière, poursuit-elle, de continuer à chanter comme elles l’amour, la violence, les injustices, de porter moi aussi la voix des femmes camerounaises. »

Camille MALPLAT/AFP

Il est une heure du matin au Québec, un cabaret niché dans un coin chaud de Yaoundé où les bières défilent à un rythme effréné. Le public bout d’impatience. Enfin, les percussions se mettent à résonner, la guitare s’excite et les projecteurs illuminent des hanches qui ondulent, tournoient, convulsent. Des chanteuses de bikutsi font leur entrée. « J’ai envie de, envie de, envie de faire... j’ai envie de... entonnent-elles. Fallait pas assurer wo oooho, fallait pas bien dribbler wo oooho... » Des textes crus qui abordent les relations amoureuses et la sexualité, des métaphores hardies chantées par des voix chaudes et puissantes, des coups de rein vertigineux à en donner le tournis : voilà la savoureuse recette du bikutsi. Un rythme frénétique aux allures d’exutoire, originellement pratiqué par...
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