L'été, le Clärchens Ballhaus prend des allures de guinguette avec ses lampions, ses tables installées dans la cour et ses serveurs sans chichi. John MacDougall/AFP
Le parquet fatigué de ce dancing berlinois de légende a résisté à tout : l’éclosion du tango en Allemagne en 1913, les bals pour veuves de guerre, l’engouement pour la rumba cubaine interdite par les nazis, le swing bien sûr et même la macarena. Bienvenue au Clärchens Ballhaus, 106 ans d’existence et une gloire à son apogée. Mais l’avenir de cette institution, révérée notamment pour son thé dansant le dimanche après-midi, apparaît incertain. Le 1er janvier 2020, après une dernière Saint-Sylvestre endiablée, la salle de danse fermera en effet ses portes pour « une rénovation complète » d’une durée indéterminée lancée par son nouveau propriétaire.
Sous la boule à facettes où tournoient septuagénaires en talons vernis et hipsters en chemises de bûcheron, l’inquiétude est de mise alors que nombre de clubs ont définitivement tiré leur révérence ces dernières années, emportés par la fièvre immobilière dans la capitale allemande. Les deux gérants, aux commandes du Clärchens Ballhaus depuis 15 ans, ont été remerciés et le personnel prié de s’inscrire au chômage.
« Nous devons faire des travaux de rénovation en deux phases. Tout d’abord, il va falloir rénover complètement le système de détection des incendies », explique Yoram Roth, qui a acquis le Clärchens Ballhaus il y a un an. Ensuite interviendront d’autres travaux, peut-être plus lourd, et dont il ne peut pas déterminer la durée. « Mon objectif clair est de protéger le Clärchens Ballhaus », assure néanmoins cet investisseur berlinois, qui possède notamment des galeries de photos et des restaurants à New York et Copenhague.
Mais les danseurs inconditionnels redoutent une transformation « de ce lieu populaire et accessible à tous en un endroit chic » pour clientèle fortunée, avance Marion Kiesow, fidèle parmi les fidèles et autrice d’un livre sur le Clärchens Ballhaus. « Je n’arrive pas du tout à croire que la salle de bal et son restaurant vont fermer pour une période indéterminée, poursuit cette graphiste de formation. C’est comme quand on apprend la mort de quelqu’un et qu’on n’arrive pas encore à réaliser. »
Durant la décennie écoulée, le quartier alentour, dans le cœur historique de Berlin, a été livré aux appétits d’investisseurs alléchés par une envolée du marché immobilier berlinois. Galeries d’art, restaurant étoilé au Michelin et lofts se succèdent, et le Clärchens Ballhaus, avec sa façade décatie et ses additions modérées, fait désormais figure d’exception. Sur la longue liste noire des lieux menacés vient aussi de s’ajouter le KitKatClub, connu dans le monde entier pour ses soirées cuir et latex où se mêlent danse et sexe. Le bail a été résilié, et le club fondé en 1994 devra fermer ses portes à l’été 2020 ou se trouver de nouveaux locaux. Idem pour le Sage Club, autre lieu fondé dans le sillage de l’essor de la techno.
Au Clärchens Ballhaus, c’est sa longue existence au gré des soubresauts de l’histoire allemande qui en a fait une adresse emblématique. La salle de danse, ouverte sous l’empereur Guillaume II le 13 septembre 1913, a survécu à deux guerres mondiales et à la chute du mur de Berlin, a été filmée par Quentin Tarantino (dans Inglorious Basterds) et a reçu la visite des époux princiers britanniques Kate et William en 2017. Pour se faire une idée de l’importance exceptionnelle du lieu, il faut emprunter un escalier gémissant aux murs lépreux qui débouche sur un trésor : une vaste salle avec des moulures au plafond et d’immenses miroirs fendus en diagonale. « Les détonations des bombes de la Seconde Guerre mondiale », précise Marion Kiesow.
L’été, le Clärchens Ballhaus prend des allures de guinguette avec ses lampions, ses tables installées dans la cour et ses serveurs sans chichi qui rudoient la cuisine quand les escalopes de veau viennoises des clients tardent à sortir des fourneaux. Des personnages de légende ont aussi contribué à sa réputation, notamment la première propriétaire, Clara Bühler, devenue après son remariage Clara Habermann, maîtresse des lieux pendant plus d’un demi-siècle et qui mourut sur place en 1971. C’est d’elle que la salle de bal tient son nom : Clärchen est le diminutif de Clara.
À l’heure des applis de rencontre, le Clärchens Ballhaus reste aussi une adresse pour cœurs esseulés, que ce soit lors des cours de valse en semaine ou lors des soirées « guinche » avec orchestre le week-end. Durant des décennies, gigolos et « femmes seules en quête d’un grand bonheur » se sont retrouvés sur la piste de danse, selon Mme Kiesow. À l’ouverture du dancing, on se déhanchait d’ailleurs sur Les hommes sont tous des malfaiteurs... Au vestiaire, tenu durant un demi-siècle par une autre légende du lieu, Günter Schmidtke, ces dames étaient invitées à la plus grande prudence. « Il n’y a pas que des princes charmants qui t’attendent ici », avertissait l’homme à la moustache blanche, qui officia jusqu’à ses 81 ans avant de prendre sa retraite en 2015.
Source : AFP

