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Liban

« Regenerate Lebanon » : plaque tournante pour idées écolos

Place des Martyrs

Sur le lieu du sit-in permanent dans le centre-ville, une tente pas comme les autres, écologique à souhait, distribue des repas végétariens et des informations utiles. Et, surtout, elle se transforme peu à peu en plateforme fédératrice d’initiatives.


21/11/2019

Autour d’une table en bois installée sous une tente, sur le trottoir qui fait face à la mosquée al-Amine, place des Martyrs, une vieille dame est assise, pensive, la main sur la joue. Khayriyé est veuve, elle a perdu sa fille, et ses autres enfants ont tous émigré pour trouver du travail. Ses phrases sont ponctuées de l’expression « mama » (qui peut s’interpréter comme « mon enfant »). Elle prodigue tout naturellement cette tendresse maternelle qu’elle ne peut plus donner à ses enfants. « Je viens ici depuis le début de la révolution, je sens que je dois soutenir ces jeunes pour qu’ils ne vivent pas ce que nous avons vécu, lâche-t-elle. Dans cette tente, ce ne sont pas les plats distribués qui m’attirent, mais la compagnie. Je dois dire que ces jeunes font un travail formidable, à servir des centaines de plats tous les jours. »

Cette tente, c’est celle d’une nouvelle initiative baptisée « Regenerate Lebanon ». Sous la bannière verte sur laquelle est écrit le nom du groupe, une petite cuisine a été installée, véritable ruche où s’activent trois à quatre jeunes hommes, suivant la disponibilité des volontaires. Ce jour-là, on y sert de la « moudardara » (plat à base de lentilles et de riz) et de la salade à une file de personnes qui se présentent dès 14 heures. Des conteneurs en plastique sont destinés aux restes d’aliments qui ne sont pas mélangés aux autres déchets, tri oblige. Tout le reste est réutilisable, couverts et ustensiles. Une cuisine « zéro déchets », en somme.

C’est Zakaria, responsable de la cuisine, qui nous explique en quoi ce lieu est vraiment révolutionnaire. « Vous voyez ces légumes dans les caisses ? Ils nous sont offerts par un légumier. Nous n’acceptons que des denrées invendues, destinées à être jetées, afin de contribuer à limiter le gaspillage alimentaire et d’y sensibiliser la population. Et nous concevons notre cuisine exclusivement végétarienne à partir de produits frais », raconte-t-il à L’Orient-Le Jour.

Qui aurait dit qu’un si petit espace pourrait concentrer en lui autant de facilités pour l’économie d’eau et d’énergie ? Zakaria pointe son doigt en direction de l’évier doté d’un système de récupération et de filtrage de l’eau, qui permet la réutilisation pour le nettoyage. Dans le parking attenant ont été disposés des réservoirs d’eau potable filtrée, distribuée à tous les passants qui le désirent, pour économiser l’utilisation des bouteilles en plastique. Près d’eux, quelques panneaux solaires qui permettent d’approvisionner la tente en énergie, outre les lampes qui fonctionnent, elles aussi, à l’énergie solaire. Sous une bâche, Zakaria montre un vélo d’appartement doté d’une batterie : sur cet engin particulier, pédaler revient à produire de l’énergie. Bref, un espace conçu pour enseigner l’écologie au quotidien, par l’exemple.


(Lire aussi : Matbakh el-balad, la cuisine des révolutionnaires)



Une plateforme digitale

À eux seuls, ces détails suffiraient à faire de cette tente un lieu magique et atypique dans une révolution qui a déjà cassé tant de préjugés. Mais ce ne serait pas assez pour expliquer le nom de « Regenerate Lebanon » ou régénérer le Liban. Car la distribution de plats et d’eau, ainsi que les installations écologiques, ne sont qu’une partie de la vocation de cet espace. Pour comprendre l’essence profonde de l’initiative, il faut rencontrer trois jeunes femmes installées dans un café, ordinateurs sur les genoux : Joslin Kehdy, Joanne Hayek et Rawan Bazerji. Elles sont militantes écologistes de longue date, architectes ou responsables marketing : cette initiative est le fruit de leur rencontre comme de la rencontre avec une dizaine d’autres, dans le milieu foisonnant des manifestations.

« Nous avons tous envie de faire de la révolution un terrain productif, de prendre les choses en main et d’agir, sans attendre que les solutions nous soient proposées, dit Joanne. Voilà pourquoi Regenerate Lebanon aspire à devenir une plateforme digitale* qui fédère les différents acteurs d’un écosystème qui existe déjà sur le terrain. Un de nos projets est de créer une carte qui montre la répartition des ONG sur le territoire, et d’autres cartes encore, qui seront autant de repères. »

Le groupe prend en compte six défis principaux : les besoins humains, la gestion des déchets, la question de l’eau, notamment l’accès à l’eau potable, l’énergie, la mobilité fluide (celle des transports propres comme le vélo ou celle de l’accès aux handicapés) et l’aménagement du territoire.

« Pour chacun de ces axes, nous avons développé des initiatives particulières », explique Joanne. Ainsi, la cuisine et la distribution des plats répond aux besoins humains, avec respect de l’environnement. L’accès à l’eau potable ouvert aux passants les sensibilise à une autre option que celle de l’eau en bouteille. Pour l’aménagement du territoire, un projet de plantation a déjà été entamé à Beyrouth. Au niveau du traitement des déchets, le tri et la collecte donnent des résultats surprenants : à titre d’exemple, des centaines de milliers de mégots de cigarettes ont déjà été ramassés sur les places. Un projet de compostage se met en place avec l’AUB. Et ainsi de suite.

« Nous étions nombreux à réfléchir de la même manière, à penser que notre pays est merveilleux mais qu’il passe de catastrophe en catastrophe, et que nous avons envie de trouver des solutions à ses problèmes, renchérit Rawan. Regenerate Lebanon a la vocation de connecter les volontés. Nous voulons que cette révolution soit productive, nous voulons recycler le système et les mentalités des gens. »

Pour l’instant, les membres de ce groupe, qui rassemble de plus en plus de personnes, aspirent surtout à contribuer au changement là où cela est possible, par des actions spécifiques, estimant que les changements de politiques sont nécessaires, certes, mais souvent hors de portée. « Un vrai travail de fourmi », disent-elles.


Des solutions tirées de notre patrimoine

Et pour trouver ces solutions, nul besoin d’aller loin, assure Joslin. « Notre culture libanaise nous fournit une quantité de solutions qui n’existent pas ailleurs, affirme-t-elle. Dans l’espace repas de notre tente, nous avons des cruches libanaises traditionnelles sur les tables. Et nous pourvoyons de l’eau filtrée. Quelle meilleure option pour remplacer les bouteilles en plastique ? Nous n’avons pas besoin d’importer les idées proposées ailleurs pour un mode de vie plus écologique, quand elles existent naturellement chez nous, en accord avec les principes de l’économie circulaire** que nous prônons. »

Dans ce micro-village qu’est donc devenu « Regenerate Lebanon », place des Martyrs, c’est un Liban en devenir qui est en préparation. Les propos semblent tous converger vers l’expression « plus jamais ». Plus jamais la tristesse et la misère d’une Khayriyé, abandonnée à son sort au crépuscule de sa vie, obligée de continuer à travailler pour vivre alors que sa santé se détériore et qu’elle est privée de toute couverture sociale. Plus jamais l’injustice dans une pseudo-démocratie, la pauvreté dans un pays riche, le sentiment d’impuissance dans une société qui regorge de talents.

*Sur le site www.regeneratelebanon.com

**L’économie circulaire a pour objectif de produire des biens et services tout en limitant fortement la consommation et le gaspillage des matières premières et le recours à des sources d’énergies non renouvelables


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