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Moyen Orient et Monde

1989 : la chute du mur de Berlin vue par le monde arabe

Commémoration

Alors que l’Europe se métamorphosait à l’époque, les Arabes semblaient à l’écart. Et pour cause, ils avaient d’autres préoccupations.

09/11/2019

Il y a trente ans jour pour jour, le 9 novembre 1989, le destin du Vieux Continent, et du monde, basculait. Après vingt-huit années durant lesquelles ses 155 kilomètres de long et ses 3,60 mètres de haut ont séparé, non seulement la capitale allemande, mais aussi la planète, en deux entités politiques et idéologiques différentes, le mur de Berlin s’écroulait.

L’Union soviétique finissait ainsi l’année comme elle l’avait commencée : de la pire des manières, après avoir retiré en janvier ses forces d’Afghanistan – déjà symbole de la déroute militaire russe aux yeux du monde entier. Elle devait faire face, dans une quasi-impuissance, au déclin de son influence auprès des membres du pacte de Varsovie et même au sein de son propre territoire. En l’espace de deux ans, les pays d’Europe de l’Est, les pays baltes et les Républiques d’Asie centrale déclarent les uns après les autres leur indépendance. L’Allemagne se réunifie en 1990 et l’URSS implose l’année suivante.

Face à cette situation, le monde arabe, où l’Union soviétique a exercé une influence considérable pendant des décennies, semble pourtant à l’écart. Et pour cause, il a d’autres préoccupations. Car tout comme l’année 1979, 1989 est une période charnière pour la région. Celle-ci se remet doucement de la guerre meurtrière entre l’Irak et l’Iran (1980-1988) – qui a fait plus d’un million de morts. Le Yémen, coupé en deux – avec un régime pro-occidental au Nord et un régime communiste au Sud – est en pleins pourparlers en vue de sa réunification. La Jordanie organise ses premières élections législatives depuis 1967. Le Liban vient de finir sa « guerre de libération » contre les Syriens et de signer l’accord de Taëf le 22 octobre, destiné à mettre fin à la guerre civile qui ravage le pays depuis 1975. En Irak, le président irakien Saddam Hussein devient de plus en plus agressif à l’égard les pays du Golfe, les menaçant d’intervenir militairement s’ils ne se montrent plus conciliants à l’égard de ses exigences. Lui qui les avait protégés de « l’ennemi » iranien durant la guerre. De leur côté, les Palestiniens sont depuis 1987 en pleine « intifada » contre les Israéliens d’Yitzhak Shamir. Yasser Arafat proclame par ailleurs, à Alger, un État palestinien indépendant en novembre 1988. Autrement dit : au moment de la chute du mur de Berlin, alors que l’Europe se métamorphosait, le monde arabe était agité, désuni et plongé dans une incertitude profonde quant à son avenir proche.

Entre prudence et inquiétude

Dans ce contexte, la presse arabe accueille avec prudence et discrétion les événements de Berlin. Il faut par exemple attendre la semaine du 11 novembre 1989 pour voir apparaître dans le journal égyptien al-Ahram (deuxième plus ancien journal de la région) un encadré, titrant : « Un déluge humain envahit le mur de Berlin après l’ouverture de la frontière », puis de plusieurs caricatures sur le phénomène en lui-même et ses conséquences dans les jours qui suivent. « C’est d’abord le contexte régional qui intéresse la presse arabe de l’époque ; or la période est assez mouvementée, notamment au Liban, où viennent d’être signés les accords de Taëf », résume Sarah Daoud, chercheuse-doctorante au CERI de Sciences Po, contactée par L’Orient-Le Jour. « La prudence reste présente, notamment en ce qui concerne le futur de l’URSS », ajoute-t-elle.

Cette prudence contraste avec une certaine inquiétude que les régimes arabes proches de Moscou (Irak, Syrie…) éprouvent. « Avec la chute du mur, ils pensaient (les régimes arabes) qu’ils allaient être les prochains sur la liste à sauter », explique à L’OLJ Samir Atallah, éditorialiste, ancien correspondant dans plusieurs pays européens pour le quotidien an-Nahar et témoin de la construction et de la chute du mur. Ces régimes « avaient le même “système” que l’URSS et cette dernière les soutenait dans de nombreux domaines », ajoute-t-il, précisant toutefois que « des pays comme l’Irak, proches des Soviétiques, ont envoyé des émissaires en Europe de l’Est pour étudier la situation, et ont finalement conclu qu’ils ne subiraient pas de conséquences graves de la chute du mur ». Cette inquiétude n’empêchera pas les pays arabes proches de Moscou d’entretenir des relations avec lui après la chute du mur et même au déclenchement de la guerre du Golfe contre l’Irak, en 1990.

L’inquiétude résultant de la chute du mur se lisait aussi sur le visage des cadres et de tous ceux qui avaient été formés sur le modèle soviétique et dans les démocraties dites « populaires » de l’est de l’Europe, notamment des médecins et des ingénieurs. Ces derniers ont été très « affectés par la chute du mur car c’était un univers dans lequel ils avaient été formés et ils devaient maintenant changer », explique pour L’OLJ Henry Laurens, historien et professeur au Collège de France. Prenant l’exemple de la Syrie, l’expert précise qu’une grande partie « de ce qui relevait de la technique et du militaire venait de l’URSS (…). La chute du mur et du bloc soviétique a ainsi entraîné une accumulation de retard technologique par rapport à l’Occident qui assistait de son côté à la naissance du monde numérique ».

La chute du mur de Berlin, et donc le déclin progressif de l’Union soviétique, confirme l’avènement des États-Unis comme seule superpuissance dans la région, mais aussi dans le monde. Cela s’est notamment illustré lors de l’opération « Tempête du désert », organisée par Washington, et une grande partie des pays arabes, contre l’Irak après son invasion du Koweït. Mais trente ans plus tard, en 2019, l’héritière de l’Union soviétique, la Russie, est redevenue un acteur incontestable dans le monde arabe – et au Moyen-Orient en général –, profitant du relatif désengagement américain. Elle tient sa revanche.

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