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Culture

Ce qu’on sait (ou pas) de la musique de Frédéric Chopin

Commémoration

Dominique Merlet, pianiste virtuose français de renom, également organiste et pédagogue, retrace pour « L’OLJ » la vie de celui qui « ne cherche qu’à exprimer l’âme et le cœur de l’homme », à l’occasion du 170e anniversaire de sa mort.

16/10/2019

« Je ne me considère pas comme un “expert en Chopin”, mais plutôt comme un chercheur permanent au service de cette merveilleuse musique ! Je ne suis pas très optimiste sur l’évolution de l’expression romantique. Notre monde actuel, bruyant et brutal, si vulgaire, en est trop éloigné », déclare d’emblée Dominique Merlet, avant de poursuivre et de poser la question suivante : « Mais cela me rassure un peu lorsque je vois des salles ou églises archipleines. La musique serait-elle l’antidote du XXIe siècle ? » En effet, Frédéric Chopin (1er mars 1810-17 octobre 1849) représente, pour l’interprète français, un musicien unique, « parce qu’il parle au cœur et à l’âme ». Il s’appuie sur une citation de Berlioz : « Chopin comme exécutant et comme compositeur est un artiste à part, il n’a pas un point de ressemblance avec aucun autre musicien de ma connaissance. » Le fait que son moyen d’expression soit principalement le piano le rend « accessible au plus grand nombre de musiciens et de mélomanes ». Mais par quel chemin Merlet est-il arrivé à croiser celui de Chopin ? Considéré comme étant l’un des rares interprètes à pouvoir enchaîner, au cours d’un même récital, le clavier du piano et celui de l’orgue, Dominique Merlet, né à Bordeaux, a commencé ses études musicales dans sa ville natale avant de les poursuivre, à quinze ans, au Conservatoire national supérieur (CNS) de Paris où il rejoint, notamment, la célèbre classe d’accompagnement au piano tenue par l’incomparable Nadia Boulanger. Après l’obtention des trois premiers prix au CNS de Paris, Merlet fait un « bref stage de perfectionnement » à Genève auprès du grand pianiste Louis Hiltbrand. Aussitôt après, en septembre 1957, il se présente au Concours international de Genève et remporte le premier prix « hommes ». « J’ai commencé alors une carrière qui s’annonçait brillante, mais qui fut hélas brutalement interrompue par un service militaire de deux ans dû à la guerre d’Algérie », raconte le pianiste septuagénaire. Ayant fondé une famille, il mène, dès lors, de front trois activités importantes : une carrière de pianiste-concertiste international couvrant tous les continents ; d’organiste titulaire d’une grande tribune à Notre-Dame des Blancs-Manteaux à Paris ; et de professeur dans plusieurs conservatoires importants, dont ceux de Strasbourg, Rouen et Paris de 1974 à 1992, puis de Genève de 1992 à 2004. Sa discographie, abondante et variée, fut saluée par de nombreux prix, notamment un Diapason d’or pour son intégrale de Ravel. Sa rencontre, vers 1990, avec le musicologue suisse Jean-Jacques Eigeldinger a été déterminante pour « une nouvelle approche de Chopin et m’a entraîné à enregistrer les œuvres essentielles du compositeur polonais ». Aujourd’hui, de nombreuses masterclasses et académies continuent à le mobiliser, non seulement en France, mais aussi en Italie, au Japon, en Autriche, en Corée et en Chine. Une trentaine de jeunes pianistes, parmi les plus connus et appréciés aujourd’hui, ont été ses élèves.


Mozart mais pas Schumann

Merlet, ayant acquis une grande connaissance musicale au cours des années, considère que Chopin était un homme de contacts rapprochés et privilégiés, hormis les opéras où il aimait se rendre pour écouter Mozart ou Bellini, et donc le prosélytisme lui était totalement étranger, tout en précisant qu’il « faisait travailler à ses élèves surtout Bach, mais aussi Mozart, Beethoven, Weber, Hummel ou Schubert, mais jamais Schumann qui, pourtant, l’admirait beaucoup ». Balzac caractérise Chopin dans Ursule Mirouët comme suit : « Ce beau génie est moins un musicien qu’une âme qui se rend sensible et qui se communiquerait par toute espèce de musique, même par de simples accords. » En effet, Merlet met l’accent sur le génie du compositeur polonais tant sur le plan harmonique que sur le plan rythmique. Ainsi, l’écriture de Chopin est d’un raffinement sans précédent, « il n’y a jamais une note de trop. Les rapports entre les mélodies et les accompagnements sont transparents, l’équilibre est parfait, le rayonnement toujours assuré ». Quant au plan rythmique, l’organiste de renom voit que l’utilisation des pédales, trop souvent négligée, même par des interprètes très célèbres, est fondamentale car elle donne « des respirations et des phrasés sans précédent ». Et d’ajouter : « Chopin est le seul à avoir noté avec tant de précision ses intentions. » Des milliers de signes en attestent, d’ailleurs, sur tous les manuscrits.

« Il ne tient qu’aux interprètes actuels de rendre la musique classique (et romantique) toujours vivante ! En aucun cas elle ne doit devenir objet de musée », insiste Dominique Merlet qui vient d’enregistrer le Clavier bien tempéré « comme si J.-S. Bach venait de l’écrire ». « Et c’est pourquoi on trouve, je crois, cette version si variée, si vivante », ajoute-t-il en mentionnant l’importance fondamentale de Bach dans la vie musicale de Chopin. « Son élève Frederike Streicher-Müller a raconté qu’un matin il s’est mis au piano et lui a joué, d’affilée et par cœur, 14 préludes et fugues ! Lui exprimant alors sa stupéfaction, Chopin répliqua : “Cela ne s’oublie jamais !” Il y a toujours chez lui la primauté de la polyphonie (mazurkas, 3e sonate, derniers nocturnes, Barcarolle, etc.). » Sur le plan technique, l’interprétation de Chopin pose de multiples problèmes et « bien rares sont ceux qui savent les résoudre ». Pour cette raison, Merlet indique qu’il a « essayé et entrepris de modifier le jeu de (s)es divers élèves ou stagiaires, mais c’est très difficile. Quelques-uns y sont parvenus ». Il souligne toutefois l’importance du livre d’Eigeldinger, Chopin vu par ses élèves (éd. Fayard), qui, selon lui, est absolument fondamental et devrait figurer dans toutes les bibliothèques. « Le respect des textes, l’art des silences, de l’écoute, de la résonance, les doigtés, les pédales… On n’en a jamais fini avec Chopin et c’est ce qui est passionnant! »

Si le musicien récompensé par le président Emmanuel Macron d’« un très beau stylo-bille marqué “présidence de la République” » devait conclure par un conseil ? « Aux musiciens, ne pas se servir de la musique pour briller, jouer le plus vite et le plus fort possible ; étaler sa virtuosité mais aller au plus profond des textes, varier ses couleurs, adapter toujours son style aux œuvres interprétées pour les rendre vivantes et émouvantes. » Et aux Libanais ? « Essayez de former dans votre beau pays des petits ensembles et de ressusciter ici ou là des petits (ou grands ?) festivals, faisant oublier la conjoncture mondiale actuelle si déprimante. »


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Eleni Caridopoulou

La musique de Chopin est zen ça te calme il faut que les Ayattollahs et Mr Nasrallah l'écoute

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