Des véhicules militaires turcs traversant la frontière syrienne hier. Bulent Kilic/AFP
La Turquie a lancé hier une offensive dans le nord-est de la Syrie contre une milice kurde soutenue par les Occidentaux dans la lutte antijihadistes, après que le président américain Donald Trump eut paru laisser le champ libre à Ankara.
En début de soirée, l’aviation et l’artillerie turques bombardaient les positions des Unités de protection du peuple (YPG) à Ras al-Aïn et Tal Abyad, deux localités du nord-est de la Syrie proches de la frontière turque, selon les médias turcs et une ONG. Un représentant des Forces démocratiques syriennes (FDS), coalition dominée par les hommes des YPG, annonçait, en outre, des combats avec l’armée turque dans la zone frontalière. « Des affrontements ont lieu pratiquement tout le long de la frontière. Les FDS ripostent », a déclaré à Reuters Marvan Kamichlo. L’armée turque a par ailleurs bombardé Qobané, indiquait Mustafa Bali, porte-parole du FDS, sur Twitter.
À l’heure de mettre sous presse, l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) indiquait qu’au moins 11 personnes, dont 8 civils, avaient été tuées hier au cours de l’offensive turque. Parmi les victimes, deux sont mortes lors de tirs d’artillerie contre la ville de Qamichli, une ville majoritairement kurde, a précisé l’OSDH. Après les frappes turques, les forces kurdes ont déployé des combattants équipés de lance-roquettes. Les médias turcs ont rapporté que huit projectiles tirés par les YPG étaient tombés sur les villes turques frontalières d’Akçakale et de Nusaybin, sans faire état de victimes.L’annonce du début de l’offensive a été faite par le président turc Recep Tayyip Erdogan, plus que jamais déterminé à éloigner de la frontière turque cette milice qu’Ankara considère comme « terroriste » en raison de ses liens avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). « Les Forces armées turques et l’Armée nationale syrienne (des rebelles syriens soutenus par Ankara, NDLR) ont débuté l’opération “Source de paix” dans le nord de la Syrie », a annoncé M. Erdogan sur Twitter. Cette opération vise, selon lui, « les terroristes des YPG et de Daech » (acronyme arabe du groupe État islamique) et a pour objectif de mettre en place une « zone de sécurité » destinée à séparer la frontière turque des positions kurdes et accueillir des réfugiés.
L’offensive turque « prévue à l’est de l’Euphrate contribuera à la paix et à la stabilité de la Syrie et facilitera la voie vers une solution politique », avait auparavant affirmé le président turc à son homologue russe Vladimir Poutine lors d’un entretien téléphonique.
Au moins 18 000 combattants syriens supplétifs d’Ankara ont été mobilisés pour participer à l’offensive, a affirmé hier un de leurs porte-parole. Ces combattants appartiennent à des factions regroupées au sein de l’Armée nationale syrienne (ANS), une coalition de groupes armés, financés et entraînés par Ankara.
Mobilisation générale
Cette offensive, que la Turquie menaçait depuis plusieurs mois de lancer, est la troisième d’Ankara en Syrie depuis 2016. Elle ouvre un nouveau front dans un conflit qui a fait plus de 370 000 morts et des millions de déplacés depuis 2011.
Le président américain Donald Trump a semblé donner son feu vert dimanche à une telle opération avant de nuancer ses propos et d’assurer que Washington n’avait « pas abandonné les Kurdes », qui ont joué un rôle crucial dans la défaite militaire de l’EI.
Si les Occidentaux louent le rôle des YPG dans la bataille contre l’EI, Ankara considère ces combattants kurdes comme une menace à sa sécurité en raison de leurs liens avec le PKK, qui livre une guérilla sur le sol turc.
Quelques heures avant le début de l’offensive, les Kurdes de Syrie, confrontés aux atermoiements de leur allié américain, avaient décrété une « mobilisation générale » des habitants. « Nous proclamons l’état de mobilisation générale pendant trois jours », a annoncé dans un communiqué l’administration semi-autonome kurde. Elle a exhorté le peuple kurde « à se diriger vers la zone frontalière » pour assurer « la résistance », et a déclaré qu’elle tiendrait l’allié américain et l’ensemble de la communauté internationale responsables en cas de « catastrophe humanitaire » dans la région.Des « milliers » de personnes ont fui les frappes aériennes d’Ankara, a rapporté déjà hier l’OSDH. « Il y a des milliers de déplacés dans la région de Ras al-Aïn et des villages de Tal Abyad », a indiqué le directeur de l’OSDH, Rami Abdel Rahmane. Les déplacés ont fui vers des secteurs adjacents épargnés par les bombardements, a-t-il précisé.
Position de Damas
De leur côté, les autorités de Damas se sont engagées à « contrecarrer toute agression » de la Turquie, selon l’agence de presse officielle SANA. « La Syrie réitère sa détermination (...) à contrecarrer l’agression turque, et ce par tous les moyens légitimes », a souligné une source du ministère des Affaires étrangères dans un communiqué cité par SANA. La Syrie « fait porter la responsabilité de ce qui est en train de se passer à certaines organisations kurdes », souligne par ailleurs le texte, rappelant que les autorités les ont averties de ne pas devenir « des outils au service de la politique américaine contre leur patrie ». Malgré tout, Damas « est disposée à accueillir dans son giron ses enfants égarés ». Les Kurdes de Syrie ont, pour leur part, appelé Moscou à jouer le rôle de « garant » dans un processus de « dialogue » avec le régime syrien.
Longtemps marginalisés et victimes des discriminations du pouvoir central, les Kurdes ont réussi à instaurer une autonomie de facto à la faveur du conflit qui ravage la Syrie depuis 2011.Le déclenchement de l’offensive a été fermement condamné par plusieurs pays (voir par ailleurs) qui craignent un chaos susceptible de donner une chance de rebond aux éléments dispersés de l’EI et qui plonge dans l’incertitude le sort des jihadistes prisonniers des YPG. Le porte-parole de M. Erdogan, Ibrahim Kalin, a lui appelé les pays européens à « reprendre » leurs ressortissants ayant intégré les rangs de l’EI et aujourd’hui détenus par les forces kurdes.
Sources : agences

