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Moyen Orient et Monde - Éclairage

Au Maroc, l’affaire Raissouni ravive les débats sur les libertés

La journaliste de 28 ans est poursuivie pour « avortement illégal » et « relations sexuelles hors mariage ». Elle dénonce une affaire politique.


Des manifestantes brandissent le portrait de Hajar Raissouni, journaliste marocaine du quotidien « Akhbar al-Youm » accusée d’« avortement illégal » et de « débauche » (relation sexuelle hors mariage), à Rabat, le 9 septembre 2019. Fadel Senna/AFP

Le tribunal de première instance de Rabat a refusé, jeudi soir, la demande de liberté provisoire de la journaliste Hajar Raissouni, poursuivie pour « avortement illégal » et « relations sexuelles hors mariage ». « On s’attendait à ce qu’il y ait un refus. On savait que le tribunal n’allait pas désavouer la police judiciaire », a regretté un des avocats de la journaliste contacté par l’AFP.

Hajar Raissouni, 28 ans, journaliste au quotidien Akhbar al-Youm, risque jusqu’à deux ans de prison en vertu du code pénal marocain, qui sanctionne les relations sexuelles hors mariage et l’avortement quand la vie de la mère n’est pas en danger. L’affaire a provoqué de vives réactions dans le royaume et au-delà, de nombreuses organisations internationales pour les droits de l’homme dénonçant un acharnement judiciaire et une grave violation des libertés individuelles. Pour Reporters sans frontières (RSF), la jeune femme est « victime de l’acharnement judiciaire contre les journalistes ». Amnesty International a quant à lui dénoncé des « accusations forgées de toute pièce » et appelé à envoyer massivement des demandes de libération au chef du gouvernement marocain.La jeune femme a été arrêtée le 31 août devant une clinique de Rabat par six policiers en civil. Quatre autres personnes ont également été appréhendées : son fiancé, Rifaat al-Amin, un universitaire soudanais qu’elle devait épouser mi-septembre ; le médecin accusé de l’avoir avortée ; ainsi que deux membres du personnel de la clinique. La journaliste assure avoir été soignée pour une hémorragie interne. Des organisations de médecins ont affirmé leur soutien au gynécologue et demandé une « révision de la réglementation portant sur la relation entre le médecin et ses patients dans le cadre du secret médical ».

C’est dans les médias et sur les réseaux sociaux, où le hashtag #Free Hajar est rapidement devenu viral, que les Marocains font part de leur colère et leur indignation. « L’arrestation de Hajar Raissouni a suscité un grand émoi au sein de la société civile. La pénalisation des relations sexuelles extraconjugales et de l’avortement est un malheureux anachronisme dans un pays dont la jeunesse aspire à une modernité et aux libertés individuelles », confie Karim Douichi, directeur de Maghreb Intelligence, contacté par L’Orient-Le Jour.

Plus de 300 personnes étaient réunies devant le Palais de justice de Rabat, lors de l’ouverture du procès, le 9 septembre dernier. Après avoir été arrêtée, la journaliste a été contrainte de subir un examen vaginal contre son gré afin de vérifier si elle avait subi un avortement. Une pratique « absurde », estime Mehdi Alioua, sociologue et professeur à l’Université internationale de Rabat, également contacté par L’OLJ. « Qu’on oblige une jeune femme à écarter les cuisses ainsi ne peut être considéré, qu’on soit islamiste, laïc, et même si on n’est pas féministe, que comme une atteinte aux principes déontologiques », dit-il. Le sociologue estime que le Maroc se trouve aujourd’hui dans une « dictature des mœurs », où « deux illibéralismes se nourrissent l’un l’autre ». « Il y a d’un côté une forme d’oppression sociale par la société et, de l’autre, un État qui joue là-dessus pour essayer de maintenir un semblant d’ordre », poursuit Mehdi Alioua.



(Lire aussi : Au Maroc, l'arrestation d'une journaliste pour "avortement illégal" relance des débats)



« Motif politique ? »
Depuis son arrestation, Hajar Raissouni dénonce une « affaire politique ». Dans une lettre envoyée depuis la prison, la journaliste affirme que les accusations sont montées de toute pièce et que c’est à cause de sa profession qu’elle est aujourd’hui visée, et notamment pour sa couverture des manifestations du Hirak (mouvement contestataire dans le Rif de 2016 et 2017).

« Il y a une dizaine de journalistes qui écrivent sur le Hirak. Je ne pense pas que Hajar a été arrêtée parce qu’elle est journaliste et toute tentative de présenter cette affaire comme une vendetta politique de l’État contre une journaliste qui, à part ce malheureux fait divers, n’était pas connu est un non-sens », estime Karim Douichi. Certains médias locaux ont estimé que c’est en réalité le journal Akhbar al-Youm qui serait visé, ou même l’oncle de Hajar Raissouni, un éditorialiste engagé dans le même quotidien. Le directeur du journal Taoufik Bouachrine a été lui-même condamné à douze ans de prison l’année dernière pour « traite d’êtres humains », « abus de pouvoir à des fins sexuelles » et « viol et tentative de viol ». Dans la lettre envoyée évoquée plus tôt, la journaliste assure avoir été interrogée en garde à vue uniquement sur des questions politiques notamment en lien avec son ex-patron et des membres de sa famille, des figures islamistes critiques envers le pouvoir.

« Il y a des suspicions de machination politique, parce qu’il est arrivé que des journalistes plus “poil à gratter” en aient été victimes. Mais Hajar Raissouni n’est pas connue et je ne crois pas aux théories du complot, même si c’est toujours possible », renchérit Mehdi Alioua.

Face au tollé, le parquet de Rabat a assuré dans un communiqué que son arrestation n’avait « rien à voir avec sa profession de journaliste », mais qu’elle était intervenue dans le cadre d’une enquête judiciaire plus globale visant le cabinet médical. De nombreuses voix s’élèvent pourtant pour accuser le pouvoir d’utiliser les affaires de mœurs pour faire taire les journalistes critiques.

« Ses avocats et elle-même ont choisi de politiser cette affaire ce qui revient à occulter le vrai débat : la place des libertés individuelles dans notre société et le fait de savoir si l’État doit s’ingérer dans la sphère privée du citoyen », poursuit Karim Douichi. Selon des estimations d’associations, entre 600 et 800 avortements clandestins sont pratiqués chaque jour au Maroc.

L’affaire met également en relief les inégalités sociales et le mécontentement de la jeunesse. « Les Marocains ressentent beaucoup de frustration et de colère, je ne sais pas si ça peut continuer longtemps. Quand on est quelqu’un d’aisé, on a les moyens financiers de contourner les lois, d’avoir accès aux soins, à l’éducation, à la sexualité. Et lorsqu’on est modeste ou pauvre, on n’a accès à rien », explique Mehdi Alioua. Les activistes dénoncent un code pénal archaïque, dont une révision – y compris les dispositions concernant l’avortement – figure à l’ordre du jour des débats parlementaires. Le gouvernement, libéral au niveau économique mais « très conservateur concernant les mœurs », freinerait des quatre fers toute volonté de s’attaquer à la question. « Il faut faire pression sur ce gouvernement islamiste en place depuis 2012 pour que cela change », estime Karim Douichi. L’affaire pourrait constituer un tournant car de nombreuses voix, y compris dans les rangs des islamistes du PJD, se sont en effet élevées pour demander de décriminaliser l’interruption volontaire de grossesse.



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