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Moyen Orient et Monde - Entretien express

« Les Tunisiens ont voulu sanctionner les partis classiques »

Le politologue Mohamed Sahbi Khalfaoui répond aux questions de « L’Orient-Le Jour ».

Un combo réunissant Nabil Karoui (à gauche) et Kais Saïed. Sauf imprévu, ils seront au second tour de l’élection présidentielle en Tunisie. AFP/Hasna et Fethi Belaid

La Tunisie s’est réveillée groggy, au vu des premières estimations des résultats de l’élection présidentielle de dimanche. Ni le parti islamique conservateur Ennhada ni le parti néobourguibiste Nidaa Tounès, qui sont pourtant les deux plus grandes forces du Parlement, ne seront, a priori, présents au deuxième tour. Sauf changement de tendances, aux places qui leur étaient destinées figurent deux candidats antisystèmes, l’ultraconservateur Kais Saïed et le magnat des médias résidant depuis trois semaines en prison, Nabil Karoui.

Mohamed Sahbi Khalfaoui, politologue, professeur universitaire et membre de l’Observatoire démocratique tunisien, répond aux questions de L’OLJ sur ces résultats improbables.

Comment expliquez-vous ces premiers résultats ?

C’est avant tout un vote de sanction envers les gagnants des élections de 2014, qui tiennent les rênes du pays depuis trois ans sans répondre aux besoins de la population. Les sondages prévoyaient déjà la chute catastrophique des deux candidats issus du pouvoir : Youssef Chahed et Abdelkarim Zbidi. Nabil Karoui a réussi à surfer sur cette vague de protestation alors que son divorce avec le parti Nidaa Tounès n’a été acté que depuis trois ans. Il a dès lors mené une campagne caritative dans les zones rurales du pays, la médiatisant via la chaîne de télévision qu’il possède. Ce faisant, il s’est assuré le soutien d’une population rurale reconnaissante et de spectateurs émus par son supposé altruisme, touchant ainsi un large spectre d’électeurs. Kais Saïed, candidat indépendant jusque-là inconnu, prône quant à lui un discours très conservateur qui condamne l’homosexualité, et se dit favorable aux différences de droits de succession entre hommes et femmes. Sa posture d’érudit, qui refuse de s’exprimer en dialecte local, dispose d’un budget de campagne très faible mais refuse les soutiens extérieurs, a su faire mouche. Il a particulièrement bénéficié de la tranche d’électeurs des 18-25 ans et des indécis, qui ont été charmés par sa posture rigide.

Sur les six premiers candidats, 42 % des votes sont en faveur d’indépendants, contre 27 % pour les votes cumulés des candidats Mourou, Zbidi et Chahed. De manière générale, les électeurs qui se sont mobilisés dimanche l’ont donc fait pour sanctionner les partis classiques.

Que dire de l’abstention ?

L’abstention chronique lors de ces élections (seuls 45 % des inscrits sont allés aux urnes) s’explique par un contexte économique et social qui se dégrade. La classe populaire tunisienne pâtit de plus en plus d’un tel contexte, contrastant avec une oligarchie financière qui se gave sur le dos de la crise. Les jeunes diplômés sont les premiers touchés, souffrant d’un chômage chronique les touchant de plein fouet, et ont été les grands absents de cette élection. L’abstention apparaît comme la réponse des Tunisiens face à la déconnexion des partis politiques quant à leurs besoins. Même si les élections tunisiennes ont été libres et démocratiques, le très faible taux de participation de la population pourrait donc poser des problèmes de légitimité pour le vainqueur des élections. Concernant le taux d’abstention au second tour, il pourrait même augmenter. Nombre d’électeurs, ne se reconnaissant dans aucun des deux discours, pourraient en effet s’abstenir à leur tour.

Quelles sont les possibilités de ralliements pour le second tour ?

Contrairement au défunt président Essebsi élu en 2014, Nabil Karoui va rencontrer de grandes difficultés à rassembler un front anticonservateur. Son nom est apparu comme une menace à la sécurité du pays, il est désormais synonyme de la corruption endémique en Tunisie et est actuellement emprisonné pour blanchiment d’argent. De plus, son comportement qualifié de mafieux par l’ONG I-Watch a choqué la Tunisie. Il ne fait donc pas l’unanimité au sein de la famille centriste qui ne se prononcera sans doute pas en sa faveur. Il est plus que plausible que Kais Saïed bénéficie du soutien d’Ennahda. Il est donc beaucoup plus susceptible de mobiliser à l’intérieur de son camp, celui des conservateurs.


La Tunisie s’est réveillée groggy, au vu des premières estimations des résultats de l’élection présidentielle de dimanche. Ni le parti islamique conservateur Ennhada ni le parti néobourguibiste Nidaa Tounès, qui sont pourtant les deux plus grandes forces du Parlement, ne seront, a priori, présents au deuxième tour. Sauf changement de tendances, aux places qui leur étaient...

commentaires (3)

ESPERONS QUE CA SOIT AU PROFIT DE LA TUNISIE.

L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

17 h 26, le 17 septembre 2019

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Commentaires (3)

  • ESPERONS QUE CA SOIT AU PROFIT DE LA TUNISIE.

    L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    17 h 26, le 17 septembre 2019

  • Du point de vue linguistique ca pourrait être intéressant si les politiciens de la Tunésie s'exprimaient en "maltais" : le maltais est particulièrement proche de l'arabe tunisien, à cause du lien historique entre la Tunisie et Malte et de l'influence du tunisien et de la langue romane d'Afrique dans l'arabe sicilien (d'après wikipedia). Mais officiellement je n'ai pas vu de livres de 'maltais' en Tunésie (en alphabet latin) car justement il y a une tendence à considérer la langue parlée comme incorrecte.

    Stes David

    17 h 03, le 17 septembre 2019

  • C'est intéressant qu'on parle de la "diction" ou "l'accent" de Kais Saïed "qui refuse de s’exprimer en dialecte local". Le "dialecte local' c'est le tunésien quoique beaucoup vont nier que le tunésien existe comme langue. Pourtant le tunésien existe bien, quoique l'arabisation du pays va loin. On dit aussi (non pas dans cet article, mais je l'ai lu autre part) que Ghannouchi du parti Ennahda utilise un accent "du Golfe" et qu'il cultive une diction du Qatar (il serait proche de mouvements sponsorisés par le Qatar ???). En Tunésie j'ai cherché une fois pour un livre "tunésien" mais on m'a dit dans quelques librairies que ca n'existe pas. L'identité tunésienne est difficile à comprendre mais du point linguistique il faudrait faire attention aux langues "berbères" qui n'arrivent pas (ou plus) à opposer d'un coté l'arabe et de l'autre coté, le français, et les langues "berbères" sont même tout à fait marginalisé vis à vis le français (et l'arabe).

    Stes David

    15 h 04, le 17 septembre 2019

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