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Idées

Une « identification » plutôt qu’une « identité » nationale libanaise

Point de vue
14/09/2019

Plus de trente ans après la fin de la guerre civile, la question de l’identité nationale divise toujours la scène politique et la société libanaise, quoique en des termes parfois différents que par le passé, comme en témoigne le dépassement du clivage identitaire entre arabistes et libanistes. Si cette question est certes cruciale partout dans le monde, alors que les sociétés sont aujourd’hui de plus en pluralistes et hétérogènes, l’impossibilité pour les 18 communautés libanaises – qui jouissent de l’autonomie en matière législative et judiciaire sur le statut personnel – de s’accorder sur une définition commune de leur identité demeure particulièrement prégnante.


Identité inclusive
En dépit du caractère polysémique des deux termes qui la composent, la notion d’identité nationale renvoie notamment, dans son acception classique, à la capacité de l’État à promouvoir un sentiment d’appartenance et d’allégeance nationale exclusive transcendant toutes les autres appartenances locales, régionales, tribales, communautaires, etc. Reprenant cette acception, l’éminent constitutionnaliste Edmond Rabbath affirmait ainsi que : « L’État libanais n’est pas, en effet, un État moderne, parce qu’il a été incapable jusqu’à aujourd’hui d’assurer à tous les Libanais, sans distinction de religion et dans tous les domaines, l’égalité devant la loi » (La formation historique du Liban politique et constitutionnel, Librairie orientale, 1973). Il ajoutait que « le pire des effets causés par le régime communautaire » est l’absence de conscience nationale. Le passage obligé par la médiation communautaire clientéliste faisant obstacle au rapport individuel direct avec l’État, condition de la citoyenneté. Dans un article publié les 7 et 8 novembre 1982 dans L’Orient-Le Jour, il en concluait ainsi que le peuple libanais semble « organiquement formé, au premier degré, non d’individus, revêtus de la qualité de citoyens, mais de communautés. De telle sorte que le Libanais ne saurait exister en tant que citoyen indépendant, mais uniquement comme membre de la communauté à laquelle il appartient du fait de sa naissance, ou, très exceptionnellement, par son libre choix ».

Or, dans un pays aussi hétérogène que le Liban, l’identité nationale est nécessairement inclusive, traduisant les interactions subjectives de l’ensemble des composantes identitaires de la société. Si l’État joue un rôle central dans l’émergence et la construction de l’identité nationale, à travers des politiques visant à produire un socle de valeurs communes, cela ne saurait exclure une contribution active des institutions de la société civile – de la cellule familiale aux formations politiques, en passant par l’école publique et privée.

Quant à l’affirmation d’une corrélation étroite entre le régime communautaire et l’absence de conscience nationale, elle est pour le moins incertaine. Les modèles multiculturalistes suisse, belge (quoique différents et non transposables) contredisent notamment cette affirmation. Les appartenances communautaires ou religieuses ne sont pas antinomiques d’un sentiment national. Conjuguées dans une perspective de complémentarité et non de concurrence, elles constituent même un atout majeur pour la nation.

De même, un partage du pouvoir entre les différentes communautés culturelles, religieuses, linguistiques ou ethniques appartenant au même pays n’est pas nécessairement synonyme de corruption et de clientélisme. La corruption n’est pas une conséquence du confessionnalisme mais un facteur d’affaiblissement d’un sentiment d’appartenance à l’État. Comment un État rongé par la corruption peut-il constituer un vecteur de cohésion sociale et politique à l’échelle nationale ou être garant d’un socle de valeurs communes aux communautés religieuses et à la société dans son ensemble ? Faute d’un État incarnant des valeurs fédératrices, parmi lesquelles le respect des lois figure au premier rang, y compris le respect de la Constitution, les Libanais récusent la légitimité de cet État et s’identifient davantage, en toute logique, à leurs communautés. À ce constat s’ajoute celui de la perméabilité de l’espace politique aux influences étrangères, que confirment la tension irano-saoudienne actuelle et ses conséquences désastreuses sur la vie politique libanaise, voire sur la marche de l’État. Il est ainsi paradoxal que nombre de nos responsables politiques n’ont de cesse de dénoncer le « confessionnalisme politique », alors qu’ils sont les auteurs et premiers bénéficiaires d’une instrumentalisation à outrance des clivages communautaires à des fins politiciennes. Plus inquiétant encore, cette schizophrénie du discours politique s’accompagne d’une sorte de connivence tacite entre gouvernants et gouvernés, sinon d’une sorte de syndrome de Stockholm.



Construire un avenir commun
La transposition de la notion d’identité nationale dans un pays comme le Liban ne semble donc pouvoir s’opérer avec succès que moyennant de nombreux aménagements de ladite notion, en réinterrogeant notamment ses ressorts traditionnels (unité, similitude, verticalité, permanence, etc.) à l’aune du pluralisme culturel. Par conséquent, la notion « d’identification nationale » – ou d’« identité différenciée » – semble plus pertinente que celle « d’identité nationale » pour traduire la diversité et la multiplicité des représentations subjectives que les Libanais se font de leur pays.

Rendons-nous à l’évidence, le Liban est, et demeurera encore longtemps, un pays multiculturel ou, pour reprendre la formule de Michel Chiha, « un pays de minorités confessionnelles associées ». Ce compromis est au cœur de l’identité libanaise et se résume à la volonté de vivre ensemble. Cependant, ce vivre-ensemble restera une illusion et un slogan creux tant que les Libanais se contenteront de se côtoyer sans chercher vraiment à se connaître. Développons donc une culture de solidarité fondée sur une sociologie de la connaissance et des consciences, plus qu’une sociologie des provenances. Sans oublier le rôle de l’instruction et de l’éducation civique dans la formation et la valorisation de la conscience citoyenne. C’est le meilleur moyen de devenir davantage les citoyens de notre pays que les membres de nos communautés. Il nous appartient tous, quelles que soient nos origines, d’engager une réflexion profonde, globale et sans complaisance sur les valeurs et les idées qui nous unissent et nous permettent de regarder dans la même direction, afin de construire un avenir commun autour de valeurs fondatrices. Des valeurs dépassant la simple convivialité autour d’un mezzé arrosé d’arak, mais respectant nos identités particulières.

Par Ibrahim JABRE

Juriste en droit public et attaché territorial dans la fonction publique française.

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gaby sioufi

""" DéveloppER une culture de solidarité Sans oublier l’instruction & l’éducation civique de la conscience citoyenne """
y croire, y esperer C etre encore bcp trop confiant et naif .
NOTRE SEUL ESPOIR SERAIT UN MUSTAFA KEMAL ATATURK OU HABIB BOURGUIBA .....
SINON ADIEU VEAU VACHE COCHON LAIT NATION EVOLUEE.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

QUAND LES PREMIERES APPARTENANCES VONT A DES PAYS ETRANGERS IL EST UTOPIQUE DE PARLER D,IDENTITE NATIONALE ! DANS LE CONTEXTE ACTUEL DES CHOSES IL EST MALHEUREUSEMENT PLUS FACILE DE VOIR RESSUSCIER UN MORT QUE DE VOIR L,APPARTENANCE DEVENIR UNIQUEMENT NATIONALE.

Sissi zayyat

C'est ce qu'on appelle une utopie pédagogique à laquelle aspirent certains Libanais.
Sa réalisation reste impossible mais nous avons toujours cru aux miracles alors pourquoi pas à celle-là accompagnée d'un sursaut nationaliste qui sauverait le pays.

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