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Culture

Mais qui a donc volé « La Joconde » ?

Livres

Sous le titre grave et sérieux « Le vol de la Joconde », Dan Franck offre un roman jetant la lumière sur ce vol rocambolesque et improbable pour lequel Apollinaire et Picasso ont été incriminés en 1911. Mais il s’agit surtout d’une fantaisie artistique d’une délicieuse drôlerie, farcie d’anecdotes inattendues ou oubliées sur la société et les gens de cette époque, avec un Montmartre scintillant d’originalité...

07/08/2019

Dan Franck, à 66 ans, est ce qu’on nomme un auteur arrivé (plus de vingt romans, sans parler du volet des récits historiques et essais) avec la consécration en décrochant le prix Renaudot en 1991. Et de surcroît un brillant scénariste qui a, à son actif, plus d’une vingtaine de téléfilms et films, dont La fille de l’air de Maroun Bagdadi en 1992.

Aujourd’hui, avec Le vol de la Joconde (Grasset, 200 pages), il restitue un fait divers qui a secoué le monde artistique à Paris avec l’extravagant incident du Louvre en 1911, quand disparut la toile de la Renaissance la plus exposée, la plus fascinante, la plus célèbre sans doute, à savoir le fameux portrait de Mona Lisa par Léonard de Vinci. Un trésor inestimable qu’on croyait intouchable et à l’abri de toute vaine ou mesquine convoitise car appartenant avec éclat et assurance à la communauté humaine universelle…

Terrible est ce matin du 22 août 1911 où l’on s’aperçoit qu’un grand vide occupe la place de La Joconde brusquement disparue. Branle-bas et agitation. On pense que madame est allée se faire une toilette du côté de la maison Braun et Cie, photographe officiel du Louvre. Mais il faut rapidement se rendre à l’évidence, l’impensable sacrilège est arrivé : le tableau est bel et bien volé ! Soixante inspecteurs et le chef de la Sûreté parisienne sont dépêchés sur les lieux du crime.

On finit par retrouver le cadre et la vitre du tableau pas très loin, dans les escaliers menant à la cour Visconti. Après une prise d’empreintes digitales qui ne mène à rien, l’on parvient tout de même à remonter aux sources et on finit par prendre au collet le vitrier Vincenzo Peruggia qui avait mis le portrait sous verre. Et qui voulait vendre le mythique tableau à un antiquaire florentin et, bien entendu par-delà tout désir de lucre, faire un retentissant acte de nationalisme en le restituant à l’Italie.

Emprisonné pour quelques jours pour recel de malfaiteur, le poète Guillaume Apollinaire avait employé comme secrétaire Gerry Pieret qui avait dérobé des statuettes et des masques phéniciens au Louvre et qui, par bravade et forfanterie, revendiquait le vol de l’illustre tableau. Picasso avait aussi acheté au même aventurier et à son poète d’ami des statuettes et des masques dont le primitivisme inspire Les demoiselles d’Avignon. Alors le soupçon pèsera un moment sur les deux compères, le temps que l’affaire s’éclaircisse. Ainsi seront mouillés les deux artistes qui ont tremblé de subir la loi d’expulsion en décision punitive, eux qui étaient étrangers et ne jouissaient pas encore des acquis de toute leur glorieuse notoriété…

Rapins, poètes et écrivains

Mais Dan Franck effleure peu les détails de cet épisode singulier et unique dans les annales de l’histoire d’un musée aussi bien gardé, pour se pencher sur l’autre versant de la vie parisienne, celui de la vie d’artiste sous l’effet de l’onde de choc de cette invraisemblable et fantasque histoire.

En toute gaieté, en une farandole amusante, l’auteur entraîne le lecteur dans les coulisses de l’art, la bohème montmartroise où l’on boit de l’absinthe, où on finit des soirées folles au Lapin-Agile. Et il fait se croiser en un vertigineux carrousel une brochette de rapins, poètes et écrivains.

Une ronde étourdissante ponctuée de portraits cocasses ou fins tirés à la va-vite mais si justes et instructifs car égrenés comme de petites confidences : Daniel Rousseau et sa naïveté tels ses roseaux et tigres, Matisse chef de file du fauvisme, Modigliani et sa beauté d’Apollon, Gertrude Stein et son salon où se retrouvent les pique-assiettes et le gratin de la bohème au génie encore méconnu, Chagall aux couleurs vives et volantes, Alfred Jarry dans sa soupente à moins de hauteur d’homme, Marie Laurencin et ses adolescentes androgynes, Soutine timide sous les convulsions de sa peinture tourmentée…

Dialogues truculents et livrés en toute innocente anarchie pour brosser un tableau (im)pertinent d’un monde qui va marquer l’histoire de l’art. Ce livre est un bijou de lecture rafraîchissante (surtout en cet été torride !) car c’est le sourire aux lèvres, tel celui de Mona Lisa, que le lecteur le traverse.

À la fois sérieux et léger, maniant avec brio tous les paradoxes des artistes, leur misère, leur grandeur, leur fantaisie, leur lubie et leurs étincelles de génie, sans jamais oublier le versant humain de chacun, ce roman est une vibrante ode à un Paris disparu qu’on gagnerait à redécouvrir.

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