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Moyen Orient et Monde

La grande bataille d’Idleb a-t-elle débuté ?

Éclairage

Les bombardements et les combats ont poussé des dizaines de milliers d’habitants à se réfugier au nord de la province et à la frontière turque.

09/05/2019

Ils sont plus d’un million et demi à s’être réfugiés dans la province d’Idleb, après les différentes reconquêtes des territoires rebelles par le régime syrien. Si Damas parvient à porter un coup fatal à la rébellion en s’emparant de cette région, les trois millions d’habitants n’auront pas d’autre porte de secours.

« Il n’y a pas d’autre Idleb », confiait il y a quelques mois un activiste déplacé d’Alep. Dominé par Hay’at Tahrir al-Cham (HTC), l’ex-branche syrienne d’el-Qaëda, la province d’Idleb est le dernier grand bastion jihadiste à échapper au pouvoir syrien, après plus de huit ans d’un conflit dévastateur.

En une dizaine de jours seulement, la campagne de bombardements contre le nord de la province de Hama et d’Idleb a tué plus de 80 civils, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). « Cette nouvelle campagne militaire est de la folie. Les raids sont incessants », confirme le Dr Mazen Saoud à Maarat al-Noumane, contacté via WhatsApp.

Cette escalade est la plus grave depuis que Moscou et Ankara, parrain de certains groupes rebelles, ont dévoilé en septembre 2018 un accord sur une « zone démilitarisée », qui devait séparer les territoires insurgés des zones gouvernementales dans la région et éviter une offensive du régime. Or, deux mois à peine après la signature de l’accord, les raids aériens avaient repris et des escarmouches opposent régulièrement les forces de Bachar el-Assad aux rebelles et aux jihadistes. Fragilisé par les différentes violations de part et d’autre, la pérennité de cet accord a très vite été remise en question lors du passage sous contrôle total de la région par HTC en janvier dernier. Le groupe avait signé un accord de trêve avec le Front national de libération (FNL), une coalition regroupant plusieurs factions rebelles formée par Ankara, qui avait à l’origine comme objectif d’empêcher les jihadistes de prendre le contrôle complet d’Idleb et diminuer ainsi leur influence dans la région. Idleb n’est plus vraiment une zone d’influence turque mais elle reste toutefois un levier lors des négociations avec Moscou et Téhéran.

Le sort de la province a été discuté lors d’un sommet organisé à Sotchi entre Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan et Hassan Rohani, le 14 février dernier. Le président russe a mis la pression sur son homologue turc, parrain de l’opposition, pour en finir une fois pour toutes avec cette région « terroriste ». Les Russes et les Iraniens désignent par le terme « terroriste » tous les opposants armés au régime baassiste, y compris donc les groupes qui sont directement parrainés par la Turquie. Ankara fait pour sa part une distinction entre les groupes rebelles qu’il soutient, majoritairement de tendance islamiste ou salafiste, et les groupes « terroristes », expression qu’il emploie pour désigner l’État islamique, HTC et les combattants kurdes dans la galaxie du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan).


(Pour mémoire : Les habitants pris au piège dans la province d’Idleb)

Des secouristes pris pour cibles

Moscou n’entend pas relâcher la pression sur le bastion jihadiste en bombardant sans relâche les localités sud et est de la province d’Idleb et le nord de Hama. « Les bombardements se concentrent sur les habitations, les quartiers résidentiels, ainsi que sur les hôpitaux », confie de son côté Abadat Zekra, chef de section de la Défense civile dans la même ville, également contacté.

Les raids ont mis hors service 12 hôpitaux et dix écoles depuis fin avril, selon un communiqué du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA). « Notre travail est d’autant plus difficile que les avions viennent parfois frapper deux fois au même endroit afin d’empêcher les secours. Et avec les hôpitaux détruits, nous devons faire de nombreux kilomètres pour déposer les blessés », poursuit Abadat Zekrat, qui déplore la mort d’un collègue, Mohammad al-Chawa, tué dans les bombardements alors qu’il tentait d’extraire des victimes de sous les décombres.

Le déferlement de violence a poussé des dizaines de milliers de personnes à fuir les zones visées, le bureau de l’ONU avançant le nombre de plus de 150 000 déplacés. « Nous avons été poussés à fuir Maarat il y a cinq jours et nous nous sommes réfugiés à Sarmada dans le Nord, chez une proche. Mais la situation de beaucoup de gens est dramatique, car c’est extrêmement difficile de trouver un logement », confie Hanine al-Sayyed, une activiste. « On voit des convois entiers de déplacés du Sud vers le Nord, à cause de la dangerosité de la situation actuelle », témoigne Mouaz à Idleb. L’ONG dans laquelle il travaille traite des dizaines de cas de déplacés tous les jours et évalue leurs besoins. « Nous tentons de leur trouver un lieu sûr, mais nous n’avons pas de tentes », déplore-t-il. De nombreuses familles n’ayant pu se réfugier chez des proches, ou qui n’ont pas les moyens de payer des loyers qui ne cessent de grimper, sont ainsi contraints de dormir à ciel ouvert.

La Turquie, qui redoute un nouvel afflux de réfugiés en direction de sa frontière devrait faire en sorte d’empêcher que l’offensive s’accentue davantage. « La Turquie a très fortement réagi lors des précédentes tentatives d’opération contre Idleb en septembre dernier, et Moscou a attendu que le souffle retombe, avant de retenter le coup pour voir si les Turcs vont réagir », constate Thomas Pierret chargé de recherche au CNRS (Paris) et à l’Iremam (Aix-en-Provence), interrogé par L’Orient-Le Jour. Le chercheur explique que l’une des raisons possibles du timing de l’offensive est que les Russes profiteraient de l’occasion pour faire monter la pression, alors que la Turquie est en position de faiblesse sur le terrain syrien, chasser les forces kurdes de sa frontière étant son principal objectif. Les troupes américaines, alliées aux Kurdes, n’ayant finalement pas quitté le Nord syrien, il paraît pour l’heure impossible pour Ankara d’envisager en finir avec le PYD. « Mais le frein principal à une reprise totale de la région d’Idleb reste la Turquie, car les Russes espèrent la garder dans son cercle d’amis », poursuit Thomas Pierret.


(Pour mémoire : Le régime Assad accentue la pression sur Idleb)


Voiture piégée

Si elle n’est pas montée au créneau comme lors de l’offensive sur Idleb en septembre, des tractations se poursuivent en coulisses. « Il y a des efforts de la part de la Turquie pour enrayer cette escalade, elle y travaille, en contactant toutes les parties », affirme le porte-parole du Front national de libération, Naji Moustapha, contacté par L’OLJ.

Des forces du FNL ont été dépêchées mardi au nord et à l’ouest de Hama afin de repousser l’armée syrienne et les milices qui lui sont affiliées. « Le régime et les Russes utilisent toutes sortes d’armes contre les zones libérées qui sont censées être des zones de désescalade. C’est pourquoi nous avons envoyé des renforts afin de consolider les lignes de front et nous sommes prêts à défendre notre peuple », confirme Naji Moustapha. La pression s’est accentuée ces derniers jours contre plusieurs localités de la région, lourdement bombardée par l’aviation russe. Le régime a pris hier la localité de Kfar Nabufa et tente notamment une percée au nord de Hama et au sud d’Idleb. « Des combats ont jusqu’à présent eu lieu entre les deux camps dans la campagne du nord de Hama afin d’étendre leur contrôle respectif sur ces zones. Les forces du régime ont tenté hier une incursion dans la ville de Kfar Abouda, mais elles ont été repoussées notamment grâce à l’envoi d’une voiture piégée par HTC », explique Ahmad al-Ibrahim, un journaliste de la province d’Idleb, contacté via WhatsApp.

Selon des activistes de la région, le groupe jihadiste disposerait de près de 2 000 hommes prêts à effectuer des opérations kamikazes. « HTC est extrêmement puissant, donc il me paraît très difficile que le régime puisse reprendre facilement des localités », affirme Hicham*, un activiste de Binnich. « Je vois mal HTC s’effondrer comme un château de cartes à l’instar du Front du Sud (après la reconquête par le régime de Deraa et de Kuneitra) », conclut Thomas Pierret.


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