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Diaspora

La stratégie phénicienne migratoire, précurseur de la migration libanaise ?

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Une étude traduite de l’espagnol donne une nouvelle perspective de ce qu’a été l’expansion des Phéniciens du Levant vers l’Europe. Le parallèle avec leurs descendants libanais est inévitable.

Naji FARAH | OLJ
08/04/2019

Pour qui s’intéresse au phénomène de l’expansion libanaise de nos jours, il est évident que l’un des points marquants est de constater comment la culture libanaise se conserve de par le monde à travers de multiples facettes comme la musique, la danse et la cuisine traditionnelles. Et c’est avec un grand étonnement que l’on découvre de jeunes descendantes de Libanais, de la quatrième génération, confectionnant de leurs propres mains, dans les contrées éloignées de l’Argentine, en Patagonie et à San Juan, des pâtisseries libanaises comme le « maakaroun » ou les « sfoufs » aux saveurs bien de chez nous.

Retour 3 000 ans en arrière pour voir ce qu’il en était à l’époque de la grande expansion phénicienne en Méditerranée. L’intensification des études archéologiques ces dernières années, en Europe en particulier, a entraîné une prolifération de découvertes liées au phénomène migratoire des Phéniciens qui, selon Ana Delgado, « ne résultait pas d’un processus organisé et dirigé par le pouvoir politique d’une seule ville du Levant, Tyr, comme une bonne partie de l’historiographie dominante l’avance encore aujourd’hui, mais plutôt d’un processus amplement décentralisé, reposant sur la participation d’agents sociaux très hétérogènes ».

Chercheuse à l’Universitat Pompeu Fabra de Barcelone, Ana Delgado détaille « Les migrations phéniciennes vers l’Extrême-Occident : communautés de diasporas et groupes familiaux » dans une passionnante étude traduite de l’espagnol, composant l’un des 23 chapitres du livre Archéologie des migrations, publié en 2017 par les éditions La Découverte sous la direction de Dominique Garcia et Hervé Le Bras. La chercheuse indique que « dans les dernières décennies du IXe siècle et tout au long du VIIIe siècle avant notre ère, de nombreuses personnes ont quitté la côte levantine de Phénicie pour s’établir dans diverses régions de la Méditerranée : les îles comme Chypre ou la Crète, les actuelles côtes de Sicile, Sardaigne ou Tunisie, ou bien les régions littorales de la péninsule ibérique, ainsi que le Maghreb, d’où elles ont pu atteindre l’Atlantique ».

Elle poursuit : « Ces migrants levantins se sont alors fixés dans ces territoires et ont cohabité, en tant que minorité, avec les populations locales. Dans d’autres cas, ils ont érigé de nouveaux sites de peuplement, de petites fermes, des centres de production ou encore des centres marchands, où ils ont constitué, avec leurs descendants, des groupes majoritaires sinon hégémoniques. Bon nombre d’entre eux ont mis en avant des styles de vie, des cultures matérielles, des façons de penser, des mémoires ancestrales, les reliant – de façon réelle ou imaginaire – à leurs lieux d’origine. Ils ont construit une identité différentielle qui a abouti à la naissance de communautés nouvelles en Occident. Dans un premier temps, celles-ci ont formé des “îlots” géographiquement très dispersés, mais fortement interconnectés par des liens émotifs, personnels, matériels et économiques. »


Huelva et les débuts de la diaspora phénicienne
Ana Delgado souligne que « les mouvements de personnes d’origine phénicienne vers l’Extrême-Occident remontent au IXe siècle avant notre ère ». « Les premières preuves, poursuit-elle, ont été localisées dans la péninsule ibérique, sur la côte atlantique, sous la ville actuelle de Huelva. Le lieu choisi par les premiers migrants fut un ancien espace portuaire, particulièrement bien relié aux riches zones minières andalouses, dont diverses communautés locales exploitaient les généreux filons de cuivre et d’argent. » Elle précise que « parmi les objets phéniciens mis au jour récemment sont répertoriés des verres à usage rituel, de la vaisselle de table, des amphores pour le transport et des pots de conservation ». Mentionnant la découverte de huit espaces résidentiels phéniciens sur l’emplacement de l’ancien « Teatro Cómico » de la ville limitrophe de Cádiz, elle note que « chacune des maisons dispose d’équipements de cuisine orientaux, constitués d’un tannour (four à galettes) et d’un fourneau que semblent accompagner des bancs et banquettes ou d’autres meubles en argile ».

Huelva, dont la température moyenne annuelle de 18,2 degrés est l’une des plus élevées d’Europe, est située à l’extrême sud-ouest de l’Espagne, dans la communauté autonome d’Andalousie, à la confluence de deux cours d’eau, le río Tinto et le río Odiel. Elle est la capitale d’une province qui porte son nom. À l’est, à 90 kilomètres, se trouve la ville de Séville, à l’ouest, à 50 kilomètres, la frontière du Portugal, au sud, l’océan Atlantique. Le noyau urbain, créé par les Phéniciens à proximité d’une enclave tartessienne, change plusieurs fois de nom au long de son histoire. Il est ainsi fréquent de se référer à la cité sous son nom phénicien « Onuba », venant de Onos Baal, c’est-à-dire forteresse de Baal, dieu du soleil et du feu, donnant lieu au terme « Onubenses », désignant aujourd’hui en espagnol les habitants de la région. La présence chrétienne postérieure latinise lentement le nom donné par la suite par les Arabes, Welba devenant Huelva.

Et c’est depuis un village tout proche, Palos de la Frontera, que Christophe Colomb, perpétuant la tradition phénicienne de navigation, s’embarqua en 1492 lors de son premier voyage à la découverte des Amériques. Cela confirme les dires d’Ana Delgado, qui conclut son article par cette réflexion : « Les expériences, actions et vies quotidiennes de ces individus du Levant méditerranéen et du bassin égéen ont provoqué la naissance de nouvelles communautés, cultures, relations et de nouveaux paysages. En définitive, ce sont ces nouvelles histoires méditerranéennes que notre tradition occidentale a considérées durant des années comme le creuset de l’“européanité”. Cette expression, dramatiquement paradoxale aujourd’hui, invite à une réflexion sur l’accueil des nouveaux migrants, issus eux aussi de terres levantines, par nos communautés européennes. »

Et cette étude incite aussi à réfléchir aux origines de ce véritable phénomène qu’est l’immigration du peuple libanais, devenue une véritable composante de son identité.


Cette page est réalisée en collaboration avec l’Association RJLiban. E-mail : monde@rjliban.com – www.rjliban.com


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