Des gilets jaunes lancent une chaise contre la vitrine du restaurant Le Fouquet’s à Paris. Zakaria Abdelkafi/AFP
Il a passé la matinée à nettoyer son magasin, sans parvenir à évacuer sa « colère ». Comme de nombreux commerçants des Champs-Élysées, Émir Fatnassi assure ne plus voir « le bout du tunnel » après les violences qui ont marqué la nouvelle manifestation des « gilets jaunes ».
« On peut manifester, mais pourquoi tout casser ? On n’en peut plus », soupire ce jeune homme coresponsable d’une boutique sur la célèbre avenue parisienne, à quelques centaines de mètres de l’arc de triomphe, et dont la devanture est criblée d’impacts de pavé. En guise de porte, une planche de fortune a été installée, entourée de ruban adhésif. À l’intérieur, les étals sont vides. Quelques morceaux de verre jonchent encore le sol. « Il va falloir changer les vitrines : c’est au minimum 25 000 euros. Et puis, un important stock de marchandises s’est évaporé. C’est dramatique, confie Émir Fatnassi. Je me prépare déjà pour samedi prochain. J’ai l’impression que ça ne va jamais se terminer. » Non loin, devant une boutique de prêt-à-porter de marque italienne, un homme juché sur un escabeau s’efforce de décoller un film en plastique installé la veille pour tenter de protéger la vitrine des casseurs. « Ça n’a pas complètement marché », constate-t-il.
Quelques pavés descellés sur l’avenue et des éclats de verre autour des abribus témoignent des violences de samedi, journée au cours de laquelle 32 300 gilets jaunes se sont mobilisés dans toute la France, selon le ministère de l’Intérieur, pour la dix-huitième fois depuis mi-novembre. Une odeur de caoutchouc brûlé flotte autour des kiosques à journaux incendiés. Devant le Fouquet’s, brasserie renommée dont l’auvent, brûlé la veille, est recouvert d’une bâche noire, des journalistes de télévision font leurs directs.
« Patrimoine national »
Selon le Comité Champs-Élysées, association de promotion de l’avenue touristique, 80 enseignes ont été endommagées, dont une vingtaine victimes de pillages ou de départs d’incendie. Parmi les commerces les plus touchés : la maroquinerie Longchamp, le chocolatier Jeff de Bruges, le magasin du fabricant chinois de smartphones Xiaomi, inauguré mi-janvier.
« Il y a eu un déferlement de violence », raconte Jean-Noël Reinhardt, président de ce comité qui revendique 180 adhérents. « Il faut que les pouvoirs publics mettent un terme à cette situation », ajoute-t-il.
Depuis le début du mouvement, certains commerçants ont vu leur chiffre d’affaires descendre en flèche : «Les Champs-Élysées, c’est un morceau du patrimoine national. Il faut le défendre », assène M. Reinhardt. Derrière lui, des ouvriers s’activent, perceuse à la main, pour installer des planches sur la devanture d’un magasin de luxe. Touristes et badauds, l’air incrédule, photographient avec leur téléphone la façade vandalisée. « Qu’est-ce qu’on a fait à notre ville ? », se lamente Tania, une Néerlandaise en visite à Paris, où elle a habité pendant plusieurs années. « Ça fait mal de voir ça, et ça fait peur aux touristes », explique cette ancienne guide qui avait l’habitude d’amener ici ses compatriotes. Mahmoud, sexagénaire, venu voir les dégâts, est dégoûté : « Ce sont des animaux qui ont fait ça. Ils vont rouvrir dans trois jours, mais c’est mauvais pour le commerce et pour l’image. » « Pourquoi on n’a pas bloqué tout le quartier ? » s’interroge son épouse Samia. « Toutes les boutiques ont été gardées au cours de la nuit avec des agents appelés dans la soirée », explique un vigile, qui préfère garder l’anonymat. « Jean », chef d’entreprise, remonte l’avenue avec des amis. Il a participé à la manifestation samedi, comme à toutes celles depuis le début, et regarde les vitrines d’un œil sceptique : « Vous avez vu comment ils réparent vite ? On pleure sur les magasins, mais ces grosses boîtes ne paient rien du tout en charges ici, alors que nous, on est écrasés » par les cotisations de sécurité sociale. Les dégâts ? « C’est pas assez et ça va être pire, dit-il en promettant une poursuite du mouvement. Ça va continuer le week-end, mais il y aura des actions en semaine aussi. »
Claire GALLEN et Valentin BONTEMPS/AFP

