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Culture

Parce que les déchets (libanais) peuvent être ré-enchantés...

Exposition

L’art alphabet universel de Timo Nasseri face à l’art d’accommoder les plantes et les déchets de Gerda Steiner & Jörg Lenzlinger. À la galerie Sfeir-Semler, deux univers se côtoient dans une double exposition raconteuse d’histoires omniscientes et environnementales.

Zéna ZALZAL | OLJ
22/02/2019

Parce que son vaste espace s’y prête, la galerie Sfeir-Semler de Beyrouth (logée au quatrième étage de l’immeuble Tannous pour les métaux, secteur de la Quarantaine) programme souvent deux expositions en simultanée. Sans qu’il y ait nécessairement un lien entre elles. C’est justement le cas des deux univers artistiques qui s’y déploient actuellement et jusqu’au 6 avril. D’une part, les œuvres architecturées et maîtrisées de l’artiste irano-allemand Timo Nasseri, un habitué de la galerie. Et de l’autre, les installations d’une fantaisie totalement débridée signées Gerda Steiner & Jörg Lenzlinger, un fameux duo d’artistes suisses qui présente pour la première fois son travail au Liban. Visite guidée.


Particules élémentaires

Dans la première salle, trois sculptures monumentales en métal peint déploient leur verticalité, leur symétrie et leur… mystère, nonobstant leurs couleurs claires. Signées Timo Nasseri et baptisées Keeper I, II et III, elles semblent monter la garde devant une installation murale, élaborée par le même artiste, et composée d’une multitude de signes géométriques en métal noir plié, évoquant une fresque de symboles primitifs et universels…

Dans la salle adjacente, une suite de très grandes toiles verticales, tout en lignes géométriques et couleurs contrastées, joue les variations sur le même thème. En l’occurrence, celui des motifs de camouflage razzle-dazzle (qui signifie littéralement « tape-à-l’œil ») utilisés par la flotte britannique, lors de la Première Guerre mondiale, pour empêcher les sous-marins allemands de localiser ses navires et de les torpiller. La conception de ces motifs, inspirés directement du cubisme et de l’art abstrait, avait été revendiquée par deux artistes, Norman Wilkinson et… Pablo Picasso, ainsi que par le zoologiste John Graham Kerr. C’est cette histoire particulière qui a amené Timo Nasseri – dont l’art part souvent de situations réelles pour aboutir à des œuvres abstraites – à déconstruire ces motifs camouflage jusqu’à en tirer leurs particules élémentaires, leurs formes originelles. Lesquelles, transcrites sur des toiles de trois mètres de haut, donnent des pièces évocatrices de totems, de masques japonais ou encore de figures animalières stylisées. Autant d’éléments qui portent l’écho des cultures primitives de l’Amérique latine, de l’Afrique et de l’Asie, révélant une sorte de mystérieux code universel, un alphabet graphique omniscient utilisé aux quatre coins de la planète depuis l’aube de l’humanité… Et que, finalement, personne ne peut se targuer d’avoir créé…


Cette infinie quête de l’infini...

Connu pour son art hypergéométrique toujours élaboré à partir de la recherche de la forme la plus pure, cet artiste contemporain germano-iranien avait déjà exposé ses œuvres à la galerie Sfeir-Semler de Beyrouth en 2008, 2009 et 2015. Et notamment certains dessins et sculptures inspirés par les études de Jacob Steiner (1796-1863), un mathématicien suisse connu pour ses contributions au développement de la géométrie synthétique moderne, dont Timo Nasseri utilise les idées pour explorer la théorie quantique dans son discours plus large sur l’infini. À l’instar de cette série d’études à l’encre et au crayon sur papier qui partent du principe que les lettres de l’alphabet sont inspirées par les constellations… et qui donne aux visiteurs de l’actuelle exposition un aperçu du cheminement artistique, entre sciences et mystères, de cet artiste perpétuellement en quête d’une définition de l’infini.

De la réflexion au ressenti… En passant dans les deux dernières salles de la galerie, consacrées cette fois au duo d’artistes suisses Gerda Steiner & Jörg Lenzlinger, le visiteur entre de plain-pied dans une expérience immersive. Et fantasmagorique. D’abord, un ensemble d’œuvres inspirées d’une ancienne fresque du XVIe siècle qui ornait l’une des places du canton de Bâle, aujourd’hui disparue et intitulée Danse avec la mort, qui donnent un aperçu de ce mélange d’influences oniriques, ludiques et fantaisistes qui imprègnent leur travail. Ensuite, une installation, baptisée Les extrémités de notre univers, réalisée in situ, avec des plantes et des détritus ramassés aux alentours de la galerie ainsi que sur les plages libanaises, qui transporte le visiteur dans ce qui ressemble à une forêt enchantée.


Installation écologique libanaise

Sur fond de bruitages naturels, et dans la clarté d’une salle entièrement dédiée à cette installation, le visiteur est invité à déambuler dans un enchevêtrement d’objets et de plantes : branches de romarin et bouquets d’épis de blé rattachés à des lianes de vieux rubans ; sacs et fleurs en plastique épinglés à des feuilles de bananier ; jouets démembrés escaladant des fils à linge où se balancent des mégots de cigarette… Et bizarrement, la magie opère. Une dimension poétique surgit de cette installation-paysage, à mi-chemin entre le biologique et l’artificiel. Un paysage évolutif, mélangeant allègrement des éléments organiques et des engrais chimiques qui vont se nourrir les uns des autres pour se développer en cristaux aux couleurs criardes et se transformer tout au long de l’exposition.

Sauf qu’à travers cette création surréaliste, Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger sont porteurs d’un discours écologique, qui sensibilise à une réalité brute. Celle de l’absurdité de la société de consommation et de la nécessité de réutiliser les objets existants au lieu de s’en débarrasser. Faire du beau avec ce qui est considéré comme des détritus est le leitmotiv de ces artistes suisses, qui avaient représenté leur pays à la biennale de Venise en 2003, et qui développent, en duo depuis la fin des années 90, des installations spécifiques à des sites particuliers et porteuses de profondes considérations sociales et environnementales. Et si pour chaque projet, ils adaptent leur vocabulaire plastique aux spécificités du lieu, leur installation chez Sfeir-Semler a, à l’évidence, été conçue pour porter les voix éteintes de la cause écologique au Liban. D’ailleurs, elle s’accompagne d’une présentation d’une collection de graines, récupérées de Terbol, dans la Békaa, par l’intermédiaire du Centre international de recherche agricole (Icarda). Une manière de mettre en lumière la mission de cet organisme qui est de préserver et de développer le capital agricole en Afrique et en Asie.

À découvrir jusqu’au 6 avril.

Galerie Sfeir-Semler

Immeuble Tannous pour les métaux, 4e étage, secteur de la Quarantaine. Tél. : 01/566550. Horaires d’ouverture : du mardi au samedi, de 11h à 19h. Jusqu’au 6 avril.


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