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Agenda - Hommage À Jocelyne Saab

Un cœur qui battait pour les justes causes

Si une fée avait demandé à Jocelyne Saab quand elle vint au monde, avec une cuillère d’argent dans la bouche, d’opter pour un destin : soit le confort d’une vie bourgeoise, aisée, sans histoire et sans mémoire ; ou bien l’inconfort d’une vie pionnière, une vie immergée dans la grande histoire ; je veux croire que par son premier cri la nouveau-née arrêta son choix ; et qu’alors la bonne fée l’aurait dotée de deux dons, deux flèches, pour réaliser son karma : des yeux qui voyaient avant tout le monde, mieux que tout le monde, et un cœur qui bâtait aux justes causes avant tout le monde, mieux que tout le monde.

Les yeux de Jocelyne, si précieux, pétillant dans leur écrin de sourcils frondeurs. Pas plus haute que trois pommes, comme elle se décrivait, boule de feu comme en a dressé le tableau sa biographe, Mathilde Rouxel. Feu sacré, assurément lorsqu’on se déroule la bobine de la vie de la cinéaste. Feu acier, quand la jeune reporter de guerre prend tous les risques pour nous donner à voir, à réaliser et à réfléchir sur le sort des « enfants de la guerre » du Liban, l’arrière-cour des combats que les médias de l’époque trouvaient inutile, voire indécent de montrer. Grâce à son cœur, en tandem avec son œil, qui débusquait l’image parfois incongrue ou en contrepoint, mais qui parlait mieux que de profondes analyses.

Avant tout le monde, mieux que tout le monde !

J’eus le privilège de réaliser aux côtés de Jocelyne un reportage sur l’Iran en 1979 au moment où l’ayatollah Khomeyni y débarquait de Neauphle-le-Château. À l’hôtel des journalistes, je plongeais dans mes notes, mes livres d’histoire, de politique, de sociologie et de religion pour comprendre ce « nouvel Orient compliqué ». Pendant ce temps, à l’autre bout de la ville, Jocelyne se faufilait (avec son cameraman et l’ingénieur du son) dans une foule compacte de manifestants pour aller chez les vendeurs de cassettes et de posters filmer leurs vitrines recouvertes des grands portraits de Khomeyni, de Rafsandjani, mais aussi… de Clark Gable et de Marilyn Monroe. Comment mieux donner à voir à l’écran l’affrontement qui sourdait alors non seulement entre les laïcs et les fondamentalistes, mais aussi entre les grands clercs, divisés qu’ils étaient sur le principe de la wilayet el-faqih, que certains (et non des moindres) prenaient pour une hérésie. L’œil, vous dis-je !

Et puis est venue sa période cinéma. Pour qui n’a fait que des études d’économie, passer à la fiction demanderait de grimper peu à peu les échelons du métier. Pas pour la boule de feu : assistante d’un unique tournage en 1981 Le faussaire de Volker Shlöndorff. Je me souviens de ce dernier, haut-parleur aux lèvres, vociférant : « Mais enfin Jocelyne, c’est qui le metteur en scène sur ce plateau, toi ou moi ? »

« Quiconque eut le bonheur de connaître Jocelyne Saab s’est senti plus heureux d’avoir côtoyé l’une des plus grandes cinéastes de l’histoire », a dit d’elle Nicole Brenez, maître de conférence à Paris III et conseillère de Jean-Luc Godard, lors de ses funérailles en France.

Nul n’est prophète en son pays, dit l’Évangile. Citation ô combien fondée dans le cas de Jocelyne Saab. Elle qui a consacré tant d’efforts pour attirer l’attention du monde sur son pays et ses convulsions, pour faire revivre sa culture cinématographique après la guerre par des festivals à Beyrouth et Tripoli, qui n’eut pas le temps de réaliser son rêve de fonder une cinémathèque au Liban, sa notoriété à l’étranger a surpassé celle qu’elle acquit jusqu’ici dans son pays.

Sa fin de vie fut aussi un exemple de courage face à la souffrance et à la gêne (soutenue en cela par ses amis de France et du Liban), pour rentrer dans l’histoire du cinéma et de la photographie.

La France lui a décerné en 2017 le cordon d’officier des Arts et des Lettres. À quand sa reconnaissance posthume dans son propre pays, le Liban ?

Rafic BOUSTANI

Si une fée avait demandé à Jocelyne Saab quand elle vint au monde, avec une cuillère d’argent dans la bouche, d’opter pour un destin : soit le confort d’une vie bourgeoise, aisée, sans histoire et sans mémoire ; ou bien l’inconfort d’une vie pionnière, une vie immergée dans la grande histoire ; je veux croire que par son premier cri la nouveau-née arrêta son choix ; et qu’alors la bonne fée l’aurait dotée de deux dons, deux flèches, pour réaliser son karma : des yeux qui voyaient avant tout le monde, mieux que tout le monde, et un cœur qui bâtait aux justes causes avant tout le monde, mieux que tout le monde.Les yeux de Jocelyne, si précieux, pétillant dans leur écrin de sourcils frondeurs. Pas plus haute que trois pommes, comme elle se décrivait, boule de feu comme en a dressé le tableau sa...