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Moyen Orient et Monde

Au Soudan, la police tire des gaz lacrymogènes contre des manifestants

Crise

Les experts considèrent que c’est le plus grand défi auquel M. Béchir a été confronté en près de 30 ans de pouvoir, mais ils restent sceptiques sur la capacité des organisateurs à mobiliser en masse.

OLJ
12/01/2019

Les forces antiémeutes soudanaises ont tiré des gaz lacrymogènes hier sur des manifestants antigouvernementaux sortis dans les rues de la capitale Khartoum et de la ville jumelle d’Omdourman après la prière du vendredi.

« Liberté, paix, justice », scandaient les protestataires rassemblés dans deux secteurs de Khartoum et à Omdourman, sur la rive ouest du Nil, quand la police est intervenue pour tenter de les disperser à coups de gaz lacrymogènes, ont indiqué des témoins. Les organisateurs des manifestations qui secouent le Soudan depuis le 19 décembre avaient appelé auparavant à de nouveaux rassemblements hier et la semaine prochaine, faisant monter la pression sur le régime du président Omar el-Béchir.

« Nous allons lancer une semaine de soulèvement avec des manifestations dans toutes les villes et villages », a annoncé l’Association des professionnels soudanais qui regroupe entre autres des médecins, des professeurs et des ingénieurs. Dans son appel diffusé sur les réseaux sociaux, l’association a notamment appelé à un grand rassemblement dimanche dans le nord de Khartoum et à plusieurs manifestations à travers la capitale la semaine prochaine.

Elle avait déjà appelé à un rassemblement hier dans la localité d’Atbara (250 kilomètres au nord de Khartoum), où avait eu lieu la première manifestation. En plein marasme économique, le Soudan est en proie depuis plus de trois semaines à des manifestations provoquées par la décision du gouvernement de tripler le prix du pain. Elles se sont rapidement transformées en une contestation d’Omar el-Béchir, qui tient le pays d’une main de fer depuis un coup d’État en 1989. Un total de 22 personnes sont mortes depuis le début du mouvement, selon un bilan officiel. Les ONG de défense des droits humains Human Rights Watch et Amnesty International ont elles donné un bilan d’au moins 40 morts, dont des enfants et des personnels médicaux. Ces manifestations représentent le plus grand défi auquel M. Béchir a été confronté en près de 30 ans de pouvoir, selon des experts. Mais ils restent sceptiques sur la capacité des organisateurs à mobiliser en masse.

« Les protestations sont persistantes mais n’ont pas monté en intensité de manière significative » ces derniers jours, estime Matt Ward, spécialiste de l’Afrique au centre d’analyse Oxford Analytica.

Crise économique

Le Soudan est en proie à une crise économique qui s’est aggravée au cours de l’année écoulée, avec notamment une forte pénurie de devises étrangères. Des pénuries d’aliments et de carburant ont été régulièrement signalées dans plusieurs villes, y compris Khartoum, tandis que le prix de la nourriture et des médicaments a plus que doublé. Depuis l’indépendance du Soudan du Sud en 2011, le Soudan a été amputé des trois quarts de ses réserves de pétrole et est aujourd’hui confronté à une inflation de près de 70 % par an et à une grave crise monétaire. Les responsables soudanais continuent d’attribuer à Washington la responsabilité des maux économiques du Soudan.

Pour ses détracteurs, le régime du président Béchir est le responsable de la crise économique, pour sa mauvaise gestion et pour avoir consacré le gros du budget aux forces de sécurité face aux conflits qui ont éclaté ces dernières années dans plusieurs provinces. Ces guerres, ainsi que l’incapacité à doper une agriculture dans un pays un temps nommé comme le grenier à blé de l’Afrique, ont conduit à une situation économique désastreuse, alors que la levée par les États-Unis de leur embargo commercial en 2017 n’a pas eu les bénéfices espérés, estiment des analystes. Mercredi, le président Béchir a toutefois affiché sa fermeté lors d’un rassemblement de soutien organisé à Khartoum. « Ce rassemblement envoie un message à ceux qui pensent que le Soudan va finir comme d’autres pays qui ont été détruits », a-t-il lancé.

« Ceux qui ont essayé de détruire le Soudan... ont mis des conditions pour résoudre nos problèmes, mais notre dignité vaut plus que des dollars », a-t-il dit dans une allusion apparente à l’embargo commercial imposé par Washington en 1997, levé en 2017. Un millier de personnes ont été arrêtées en trois semaines de manifestations, selon des groupes de défense des droits humains, notamment des militants, des leaders de l’opposition et des journalistes. La Grande-Bretagne, la Norvège, les États-Unis et le Canada ont dit leur inquiétude face à la mort de manifestants et aux arrestations et prévenu que les actions de Khartoum « auront un impact » sur leurs relations. Selon Khartoum, leurs préoccupations sont « biaisées... et éloignées de la réalité ». « Le Soudan est attaché à la liberté d’expression et aux manifestations pacifiques », a déclaré le ministère des Affaires étrangères mercredi.

Dans la soirée, hier, le chef d’un des principaux groupes rebelles au Darfour a exhorté la communauté internationale à apporter son soutien aux manifestants antigouvernementaux, estimant qu’« il était temps » d’aider le peuple soudanais à se « débarrasser pacifiquement » du « régime brutal » du président Omar el-Béchir. « J’en appelle à la communauté internationale : aidez-nous à changer ce régime (...) et à nous en débarrasser pacifiquement ; ce qui se passe actuellement est une révolution de tout le peuple soudanais, un soulèvement civil », a estimé Abdel Wahid Nur, chef du groupe rebelle de l’Armée de libération du Soudan (SLA-AW) au Darfour, dans un entretien avec l’AFP à Paris. « Je voudrais que les gens sachent que dans notre pays, il y a maintenant une nouvelle génération qui croit en de nouvelles valeurs, en la démocratie et les droits de l’homme; ce sont eux qui sont à la tête de ce mouvement dont nous sommes partie prenante », a-t-il renchéri.

Source : AFP

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