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Liban

Martyrs des guerres civiles : le Liban et la leçon algérienne

En toute liberté
Fady NOUN | OLJ
26/11/2018

La guerre civile algérienne opposa le gouvernement algérien, disposant de l’Armée nationale populaire (ANP), et divers groupes islamistes à partir de 1991. On estime que ce conflit coûta la vie à plus de 60 000 personnes ; d’autres sources avancent le chiffre de 150 000 personnes. Le terrorisme islamiste se termina par la victoire du gouvernement, suivie de la reddition de l’Armée islamique du salut (AIS) et la défaite en 2002 du Groupe islamique armé (GIA).

À quelques semaines de la béatification par le Vatican, le 8 décembre prochain, fête de l’Immaculée Conception, de 19 martyrs de cette guerre civile, l’Agence du Vatican (Vatican News) a diffusé une lettre pastorale de l’archevêque d’Alger, Mgr Desfarges, expliquant le sens de cette démarche qui se veut, c’est là son originalité, signe à la fois ecclésial et adressé à tout le peuple algérien.

Ce message, nous devrions y être sensibles plus que d’autres, nous qui pansons toujours les plaies de notre propre discorde qui, par moments, a pris une nette coloration interreligieuse. Ces 19 martyrs, explique dans son message l’archevêque d’Alger, ont donné leur vie « à Dieu et au peuple (algérien) auquel l’amour les avait liés (…). Ils ont scellé dans notre peuple une fraternité dans le sang versé. Ces moines, qui n’étaient pas de nationalité algérienne, avaient pris le risque de rester dans leur monastère, sachant qu’ils s’exposaient à la mort, pour manifester leur solidarité spirituelle avec le peuple algérien. Leur vie a été prise en même temps que celle de milliers de leurs frères et sœurs algériens qui, eux aussi, ont perdu la vie en choisissant de rester fidèles à leur foi en Dieu, à leur conscience et par amour de leur pays ». Et l’archevêque d’Alger de rappeler que durant cette terrible décennie, « 114 imams sont morts parce qu’ils ont refusé de justifier la violence ».

L’archevêque a également invité à ne pas oublier les 12 ouvriers croates qui avaient été égorgés parce qu’ils étaient chrétiens, lors d’un massacre en décembre 1993, tout en rappelant que trois autres ouvriers chrétiens, situés dans une salle voisine du chantier où s’affairaient les martyrs, avaient été sauvés par l’un de leurs collègues musulmans qui avait fait croire aux terroristes qu’ils étaient des leurs.

Au nombre des religieux qui seront béatifiés figurent les sept moines trappistes du monastère de Tibhirine enlevés et séquestrés en mars 1996 par les islamistes, et tués dans des circonstances mal éclaircies quelques semaines plus tard. Dans une tribune publiée en 1994, ils avaient cité eux-mêmes un verset du Coran : « Et celui qui sauve un seul homme est considéré comme s’il avait sauvé tous les hommes » (Coran 5, 23).

Figure aussi parmi les personnes béatifiées l’évêque d’Oran, Pierre Claverie, mort en compagnie d’un jeune Algérien musulman le 1er août 1996. Une pièce de théâtre, Pierre et Mohammad, qui raconte ce double martyre et son sens profond, vient d’être jouée au théâtre Monnot et dans quelques écoles. Tous les deux avaient anticipé leur mort et tous deux l’avaient acceptée dans l’esprit d’amitié et de solidarité spirituelle qui les unissait.

Ainsi, les musulmans seront pleinement associés à cette journée de béatification qui s’ouvrira d’ailleurs par une cérémonie d’accueil à la grande mosquée d’Oran.


Une leçon pour les Libanais
Il y a certainement là une leçon pour nous autres Libanais, dont la guerre est émaillée de sacrifices analogues à ceux que l’Église catholique honore en Algérie. Les jeunes générations ignorent peut-être l’histoire exemplaire de Ghassibé Keyrouz, tué à 22 ans, le 25 décembre 1975, en rentrant à Niha, son village natal (Békaa), pour passer les vacances de Noël avec sa famille. Quelques jours après sa disparition et les premières informations sur sa mort, ses amis avaient trouvé dans sa chambre, au Collège Notre-Dame de Jamhour, une lettre qu’il avait rédigée avant de partir. Il y disait en particulier : « Quand j’ai commencé à écrire cette lettre, j’ai senti comme s’il y avait quelqu’un d’autre qui parlait à ma place. Aujourd’hui, chacun d’entre nous, qu’il soit libanais ou simple résident, est en danger. Et je suis l’un d’entre eux. Je me vois arrêté et abattu sur le chemin qui mène chez moi à Nabha (Békaa), mon village. Au cas où cette intuition se concrétiserait, je laisse ce petit mot à ma famille, aux personnes de mon village et à mon pays. Je dis, du fond de mon cœur, à ma mère et à mes sœurs : ne soyez pas tristes ou, du moins, ne pleurez pas trop, ne pleurez pas sur moi (…). Je demande une chose : pardonnez de tout votre cœur à ceux qui m’auront tué. Demandez avec moi que mon sang, même si c’est celui d’un pécheur, serve de réparation pour les crimes commis au Liban et un sacrifice dont le sang se mélange à celui de toutes les autres victimes qui sont tombées de tous bords et de toutes confessions, de sorte que la paix, l’amour et le pardon – qui manquent de nos jours dans notre pays et dans le monde, puissent à nouveau fleurir dans les cœurs.(…) Priez, priez, priez et aimez vos ennemis. » (*)

Ce que fait l’Église d’Algérie est exemplaire. Tout en distinguant les chrétiens des musulmans, elle les rapproche dans le même amour de la patrie et le même sacrifice destiné à consolider son effort de renaissance et son identité. Nous sommes invités à suivre cet exemple et à offrir aux Libanais des modèles comme Ghassibé Keyrouz qui, à l’avance, ont donné leur vie au Liban, dans une pleine conscience chrétienne de ce qu’est l’amour de Dieu et du prochain, et dans une volonté irrévocable de pardon. D’autres Églises et ordres religieux, comme la Compagnie de Jésus, pourraient suivre cet exemple et, avec cette exemplaire prudence dont fait preuve l’Église d’Algérie, loin de tout esprit revanchard, de toute victimisation et de toute gloriole communautaire, demander que ceux de leurs membres qui ont offert leur vie indistinctement au Liban et à Dieu, à défaut d’être béatifiés (si la procédure semble incertaine ou trop coûteuse ou trop longue), soient au moins donnés en exemple. Le prêtre jésuite hollandais Nicolas Kluiters, assassiné dans la Békaa en 1985, dont Carole Dagher a écrit la biographie, figure en tête de ces exemples. Auteurs et écoles devraient s’y mettre aussi.

Quant à la loi sur les victimes de disparitions et d’enlèvements qui vient d’être votée, elle est d’un tout autre ordre. Avec la recherche de la vérité, c’est également l’exigence de justice et le devoir de mémoire qui y sont convoqués. Disons que c’est là un tout autre chantier.


Ce qui unit et ce qui sépare
C’est le cas aussi de la fête nationale islamo-chrétienne de l’Annonciation, qui a ses limites, car elle sépare autant qu’elle unit : elle unit musulmans et chrétiens sur l’annonce à Marie de la naissance de Jésus, et divise sur l’identité de l’enfant annoncé : homme pour les uns, Dieu pour les autres, ce qui fait toute la différence. Comme le pont au-dessus de l’abîme dont parlait, au sujet du P. Paolo Dall’Oglio s.j., le provincial des jésuites, le P. Dany Younès, ce pont est condamné à rester inachevé puisqu’il ne peut y avoir de foi sans doctrine, sinon dans l’union mystique que les aventuriers du dialogue comme Paolo Dall’Oglio « ont salué de loin » comme une terre promise.

Heureusement, les choses sont beaucoup plus simples dans le cas des martyrs d’Algérie, et dans le cas précis de Ghassibé Keyrouz. Car en l’occurrence, le travail de rapprochement est pratiquement fait. Il n’y a qu’à en cueillir intelligemment le fruit. À la prochaine commémoration du 25 mars, offrons donc ce récit en exemple et cherchons bien, dans l’histoire de la guerre ou ailleurs, tous ceux qui lui ressembleraient.

(*) Pour obtenir l’intégralité du testament de Ghassibé Keyrouz, il suffit de taper son nom sur internet.

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