Le mot « Holodomor » signifie extermination massive par la faim sans espoir d’y échapper. C’est le mot que les Ukrainiens utilisent pour designer la catastrophe nationale de 1932-1933. Holodomor est l’un des événements les plus importants non seulement de l’histoire d’Ukraine, mais aussi de l’histoire mondiale du XXe siècle. L’ignorer serait un obstacle à la compréhension de la nature du totalitarisme et des crimes par les totalitarismes soviétique et nazi.
En superficie, l’Ukraine est le premier pays d’Europe. Au milieu du XIXe siècle, les terres ethniquement ukrainiennes représentaient environ 700 000 km2 et comptaient plus de 30 millions d’habitants. L’Ukraine est naturellement riche en terre noire (tchornozem) ainsi qu’en minéraux et son climat doux et tempéré lui permet de cultiver aussi bien des céréales que des plants de vigne. Les voyageurs ont depuis longtemps appelé l’Ukraine « la terre où coulent le lait et le miel ».
Le début du XXe siècle vit une Ukraine sans État, ses terres ayant été partagées entre les Empires russe et austro-hongrois. La Russie contrôlait 80 % des terres ethniquement ukrainiennes avec une population de plus de 22 millions d’habitants. Les Ukrainiens étaient pour 90 % des paysans. Ils aspiraient à être économiquement indépendants et leur terre était pour eux un bien essentiel. Le village constituait le foyer traditionnel de la culture et de la spiritualité ukrainiennes, où étaient préservées la langue, les fêtes et traditions ukrainiennes.
À la veille de la Première Guerre mondiale, les paysans et les propriétaires des terres ukrainiens récoltaient 43 % de la récolte mondiale d’orge, 20 % du blé et 10 du maïs. L’exportation du blé ukrainien constituait un facteur important dans l’économie de l’Empire russe.
Au cours du XIXe siècle, les Ukrainiens, comme les autres peuples d’Europe, firent le chemin qui devait les conduire à devenir une nation. La chute de l’Empire russe donna une opportunité au mouvement ukrainien. La révolution ukrainienne éclata en 1917. Dans toutes les régions, les Ukrainiens commencèrent à créer leurs propres centres administratifs et institutions publiques. Un organe représentatif national fut formé – la Rada centrale ukrainienne – ainsi qu’un gouvernement – le Secrétariat général. En novembre 1917, la République populaire ukrainienne fut proclamée et son indépendance déclarée en janvier 1918.
En novembre 1917, les bolcheviques, menés par Lénine, s’emparent du pouvoir en Russie. Un mois plus tard, ils déclarent la guerre à l’Ukraine. À quatre reprises entre 1918 et 1920, profitant de leur supériorité militaire, ils s’emparent de Kiev et de la majeure partie de l’Ukraine. Jusqu’au milieu des années 1920, des dizaines de détachements de paysans insurgés et de partisans ukrainiens s’opposent au régime communiste.
À la fin des années 1920, les communistes dirigés par Staline, ayant renforcé leur autorité, décident la collectivisation de l’agriculture. En janvier 1928, le régime introduit l’achat forcé des céréales, signifiant ainsi un retour aux méthodes du « communisme de guerre ». Dans le même temps, le régime entame la destruction des fermes « riches », qu’il qualifie de fermes de koulaks. La « dékoulakisation » se met en branle : charges élevées imposées aux koulaks, confiscation de leurs terres et déportation. En 1931, plus de 352 000 fermes « dékoulakisées » sont liquidées en Ukraine. En même temps, la pression croît sur le clergé et les intellectuels, perçus par le pouvoir comme une menace pour l’existence du régime totalitaire communiste. Une offensive antireligieuse est lancée, visant à détruire le mode de vie traditionnel de la paysannerie et à générer l’homme soviétique.
La politique de collectivisation avait choqué les paysans. La terre et la propriété privée jouaient un rôle central dans leur vie. Les actions du régime avaient généré un mécontentement de la population en Ukraine. La résistance de la paysannerie ukrainienne croissait avec l’accélération du rythme de la collectivisation. Le sommet en fut atteint en mars 1930. C’est alors que le pouvoir en Ukraine, par le chantage et la terreur, obligea plus de deux tiers des fermes à rejoindre les kolkhozes. En octobre 1931, en Ukraine, 68 % des exploitations paysannes et 72 % des terres arables étaient collectivisées.
En 1931, Staline était apparemment victorieux. La majorité des paysans avaient finalement été contraints à rejoindre les kolkhozes. L’État contrôlait totalement le fruit de leur travail. Cette année-là, on « soutira » des kolkhozes la presque totalité des récoltes et on exporta des quantités record de céréales. Mais dès le printemps de 1932, il devint évident que la victoire en Ukraine se révéla être une victoire à la Pyrrhus. En raison du prélèvement incontrôlé de la récolte de 1931, de nombreuses régions d’Ukraine connurent la faim le printemps suivant.
À l’approche de l’été 1932, la République connaît une vague massive de protestations paysannes et d’émeutes de la faim. Les agriculteurs, affectés en masse par la faim, luttent maintenant non seulement pour leurs terres, mais aussi pour leur propre survie. Dans les kolkhozes, les paysans avaient finalement perdu tout intérêt pour leur travail. Ils comprenaient très bien que tout ce qu’ils produiraient leur serait retiré. La productivité connut une baisse catastrophique. Le kolkhoze s’avérait être un échec total.
Les dirigeants communistes réalisèrent qu’en deux ans de collectivisation en Ukraine, aucun des objectifs n’avait été atteint. La production agricole avait chuté, la résistance continuait, la mentalité paysanne était restée aussi ancrée que 10 ans auparavant. Le régime expliquait cet échec, non seulement par le sabotage des paysans ukrainiens, mais aussi de l’intelligentsia nationale, tous sous l’influence d’une « idéologie indépendantiste bourgeoise ».
La population se souvenait parfaitement des événements de la révolution ukrainienne et de la proclamation de la République populaire d’Ukraine. Les dirigeants du Parti communiste s’inquiétaient de la menace causée par cette vision politique alternative. Staline choisit de résoudre d’un seul coup tous les problèmes – vaincre la résistance des paysans, des intellectuelles et des national-communistes ukrainiens au pouvoir. Il ne pouvait atteindre cet objectif que par l’extermination de masse.
Le Holodomor fut le résultat d’une politique du Kremlin soigneusement planifiée. La première étape du crime fut la confiscation massive de toute la production alimentaire des villages, et non plus seulement des céréales. Cette confiscation exigeait des ressources humaines importantes impliquant les membres de l’appareil du Parti communiste ainsi que les membres sûrs du parti venant des centres industriels. Pour la réquisition de la nourriture, on créa des unités spéciales – les « brigades de remorquage », composées de membres du parti et du Komsomol ainsi que d’activistes. Ces groupes procédaient à des fouilles dans les zones rurales qu’ils sillonnaient.
En janvier 1933, les activistes formés dans ce but réquisitionnèrent toute la nourriture chez des millions de paysans, les condamnant ainsi à mourir de faim en masse. Les gens se mirent à fuir les zones touchées par la famine. La seconde étape fut l’isolement des affamés. Dans ce but, on instaura le principe des « tableaux noirs » et l’on interdit aux affamés de quitter le territoire de l’Ukraine. Tous les stocks de nourriture furent emportés. Le commerce et l’importation de toute marchandise étaient interdits. Pour les habitants, c’était une condamnation à mort.
Une des composantes du génocide était le blocage intentionnel de toute information sur la famine. Le régime de Staline renonça à toute aide étrangère et obligea ses citoyens à refuser les colis ou les fonds envoyés par des parents ou des bienfaiteurs de l’étranger. Dans ces conditions d’absence totale de nourriture, ceux qui luttaient pour leur vie et celle de leurs proches eurent recours a différents moyens pour survivre. Les premiers à mourir furent ceux qui comptaient sur les autres et ceux qui se résignèrent. Le spectre d’une mort par la faim érodait tout sentiment humain, ne laissant que les instincts. Pourtant, il y en avait qui, malgré ces conditions, conservaient humanité et compassion et aidaient les plus accablés.
Le Holodomor a emporté jusqu’à 10 millions de vies humaines. Outre l’élimination physique de millions de personnes, ce génocide criminel a eu pour effet la destruction du mode de vie ukrainien traditionnel. La famine a été une arme de destruction biologique ukrainienne pour de nombreuses décennies et a donné lieu à des changements moraux et psychologiques dans la conscience des Ukrainiens. Le Holodomor a détruit de nombreuses familles en raison de la mortalité, de la déportation, de la migration à la recherche de nourriture. Le Holodomor a complètement anéanti le monde ukrainien qui l’avait précédé, un monde qui n’a jamais été rétabli. Pendant des décennies, les paysans ukrainiens ont été réduits au statut de travailleurs de kolkhozes privés de droits, de passeport, de pensions. La résistance du village ukrainien a été brisée. Les affamés ont accepté l’aide alimentaire de l’État, mais pour cela, ils ont été obligés de faire preuve de loyauté et d’obéissance envers les autorités. La peur d’un nouveau Holodomor n’a jamais quitté les survivants.
Le Holodomor de 1932-1933 n’a cependant pas réussi a transformer les Ukrainiens en « peuple soviétique ». Les cendres des parents réprimés, assassinés, décédés gisaient dans le cœur de nombreux Ukrainiens. La résistance au régime communiste s’est poursuivie au cours des décennies suivantes. Et son aboutissement fut le résultat du référendum pan-ukrainien de 1991, dans lequel plus de 90 % des Ukrainiens ont soutenu l’indépendance de l’Ukraine.
Quatre-vingt-cinq ans après cette tragédie sans précédent, dont les conséquences continuent de se ressentir en Ukraine à ce jour, il est toujours important de préserver la mémoire des victimes du Holodomor afin de prévenir des crimes similaires contre l’humanité dans l’avenir.
Le but poursuivi en portant le Holodomor à la connaissance de la communauté internationale est de rendre hommage aux millions de victimes innocentes, de condamner les crimes du régime communiste soviétique, de restaurer la justice historique et d’obtenir la reconnaissance internationale du génocide ukrainien.
En désignant le Holodomor comme un génocide, l’Ukraine cherche à attirer l’attention de la communauté internationale sur le fait que les famines artificielles continuent à être utilisées comme une arme, et par là même, d’empêcher que de tels actes criminels ne puissent se reproduire ailleurs dans le monde.
Le 28 novembre 2006, le Parlement ukrainien adopta une loi déclarant que le Holodomor est un génocide. Le Holodomor de 1932-1933 en Ukraine a été reconnu comme le génocide du peuple ukrainien aux niveaux parlementaire et régional dans 24 pays.
Ambassadeur d’Ukraine au Liban
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Une conférence ainsi qu’une exposition photo sur « La grande famine : conséquences pour les populations libanaise et ukrainienne » se tiendront aujourd’hui 15 novembre à partir de 9h à l’Université Saint-Esprit de Kaslik (USEK). Pour plus d’informations : 09/600114.


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