Passation des pouvoirs entre le nouveau président irakien Barham Saleh et son prédécesseur Fouad Maassoum hier à Bagdad. AFP/Ahmad al-Rubaye
L’indépendant Adel Abdel Mahdi, tout juste désigné, dispose d’un mois pour former un gouvernement en Irak, une tâche qui s’annonce ardue alors que plusieurs coalitions continuent à revendiquer une prééminence au sein d’un Parlement fragmenté.
Longtemps à l’arrêt après les législatives de mai, la situation s’est brusquement accélérée mardi soir avec le retour à des postes-clés de deux vétérans de la vie politique irakienne post-Saddam Hussein. Moins de deux heures après avoir écrasé son concurrent lors d’un vote au Parlement, le nouveau président de la République, le Kurde Barham Saleh, a chargé l’ancien vice-président Abdel Mahdi de lui présenter – sous 30 jours – une liste de ministres. En Irak, c’est traditionnellement la plus grande coalition au Parlement qui désigne un candidat, puis celui-ci est chargé par le président de former le gouvernement. Pas cette fois-ci, puisqu’un Premier ministre, indépendant de surcroît, a été désigné avant même que les contours d’une coalition gouvernementale ne soient clarifiés.
Ultime poste-clé
Après l’élection en septembre du président du Parlement – Mohammad al-Halboussi, un sunnite – et celle du président, le fauteuil de Premier ministre, réservé à un chiite, est l’ultime poste-clé à pourvoir. Et, au Parlement, deux camps vont continuer de se disputer le titre de première coalition : après que le Premier ministre sortant Haider al-Abadi, lâché par plusieurs alliés, a jeté l’éponge, le turbulent leader chiite Moqtada Sadr et le rassemblement des anciens combattants antijihadistes proches de l’Iran se posent en faiseurs de roi.
Ahmad al-Assadi, le porte-parole de la liste pro-Iran – « l’Alliance de la conquête » – a assuré devant la presse que la nomination du Premier ministre était l’œuvre de « la plus large coalition » existante, en laissant entendre que son mouvement en faisait partie. Mais il n’existe aucun preuve tangible.
Au terme de la période de 30 jours qui s’ouvre, l’ancien vice-président Adel Abdel Mahdi devra obtenir du Parlement qu’il accorde sa confiance aux ministres choisis. S’il échoue, un autre candidat sera désigné.
« La nuit de la chute des deux partis »
C’est la première fois depuis les premières élections multipartites de 2005 que ce n’est pas un cadre du parti Daawa, l’opposition chiite historique à Saddam Hussein, qui a été chargé de former le futur cabinet. Le vote a aussi marqué l’échec cuisant du plus grand parti kurde, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de l’ex-président du Kurdistan irakien Massoud Barzani, qui avait tenté d’imposer la sécession de la région autonome il y a un an. À son candidat Fouad Hussein, le Parlement a préféré Barham Saleh, de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) rivale. Une bataille inédite pour un poste réservé aux Kurdes, qui s’est finie par un K.-O. : 219 voix pour Barham Saleh, contre 22 pour son adversaire.
« La nuit de la chute des deux partis » PDK et Daawa, résumait, lapidaire, un commentateur politique irakien hier. « C’est un échec sans précédent pour Daawa qui, depuis 2003, avait implanté ses cadres dans les institutions jusqu’à en prendre le monopole », renchérit Adel Bakawan, chercheur associé à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris (EHESS). En perdant la direction du gouvernement, le parti fondé dans les années 1960 n’a pas seulement essuyé un revers symbolique, il s’expose également à des pertes financières dans le 12e pays le plus corrompu au monde, tandis que ses cadres pourraient faire les frais de futures purges dans les administrations.
Malgré les nombreux noms présentés par Daawa, le parti n’est pas parvenu à placer l’un de ses hommes, qu’ils soient issus du parti, de l’État ou des services de sécurité. De son côté, Massoud Barzani, qui présentait pour la première fois un candidat à la présidence de l’Irak, a oublié « un élément déterminant », selon le sociologue Adel Bakawan. « Dans la mémoire collective de l’Irak arabe chiite, il n’est pas perçu comme un acteur politique majeur mais comme le traître qui voulait diviser l’Irak », assure-t-il. Même si les chefs de liste chiites l’avaient assuré des votes de leurs députés, ces derniers n’ont pas suivi leurs consignes.
Le choix de MM. Saleh et Abdel Mahdi, personnalités consensuelles qui passent pour rassembler en Irak et au-delà, ressemble fortement à ce pour quoi plaidait le grand vainqueur des législatives, le turbulent et versatile Moqtada Sadr. Depuis des mois, ce leader chiite réclame un gouvernement de « technocrates non partisans ». Des « technocrates » qu’appelle aussi de ses vœux le grand ayatollah Ali Sistani, chef spirituel de la majorité des chiites d’Irak, qui passe pour avoir le dernier mot en politique. MM. Saleh et Abdel Mahdi sont bien des technocrates, mais il leur manque des atouts de taille pour diriger réellement les institutions : ils n’ont « ni le soutien d’un parti politique solide ni une base sociale » et ils n’ont aucune force armée qui leur est loyale, pointe M. Bakawan. Ils devront donc tenter de rassembler un maximum de forces autour d’eux, au sein d’une coalition gouvernementale où chacun réclamera sa part, notamment sous forme de portefeuilles ministériels. Selon les experts, le nombre de ministres pourrait doubler pour cette raison.
Source : AFP

