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Liban

L’engagement citoyen de la Compagnie de Jésus, à l’épreuve du martyre

Témoignage

En ouverture de la semaine jésuite, la passion et mort du père Nicolas Kluiters s.j. à Barka, durant la guerre.

Fady NOUN | OLJ
09/03/2018

Dans la belle église Saint-Joseph, symbole heureux d’une présence plus que séculaire de la Compagnie de Jésus au Liban, quatre nouveaux luminaires brillent. Ils s’appellent Nicolas Kluiters, Frans van der Lugt, Pedro Arrupe et Alberto Hurtado. Quatre figures de sainteté que l’USJ a voulu offrir en modèle à la communauté universitaire et, au-delà, à tous les Libanais. L’initiative en revient à l’aumônerie de l’université supervisée par le père Jade Chebly, qui a organisé cette série de présentations dans le cadre d’une semaine jésuite (5-9 mars).

La démarche est neuve, innovante. Elle doit être applaudie. Car enfin, la plus-value d’une université catholique qu’est-ce, sinon la foi telle qu’elle s’incarne dans la mission ? Est-ce un effort discret de désécularisation des esprits qui s’amorce ? Peut-être, puisque le provincial des jésuites, Dany Younès, intervenant lundi, a justement relevé que la réussite, mot-clé universel du champ universitaire, doit quand même être détrônée au sein de la communauté universitaire et remplacée par une réussite plus intérieure, celle d’une vie qui reçoit son sens de plus haut, de plus loin, même si, de l’extérieur, elle a l’air d’un naufrage absolu.

La première des cinq journées de cette « semaine jésuite » était consacrée à Nicolas Kluiters, un Hollandais au grand cœur – un peu tourmenté aussi – qui avait renoncé à sa vocation d’artiste-peintre et à sa patrie pour se consacrer à la « peinture des âmes », dans un hameau perdu de la Békaa. Torturé, martyrisé, jeté au fond d’un gouffre en mars 1985 (sur sa pierre tombale est gravée la date du 14 mars), Nicolas Kluiters a triomphé de l’horreur de sa mort par l’extraordinaire présence à Barka de tous ceux et celles qu’il s’était donné pour mission de servir. Sa biographie a été écrite, à la demande des pères jésuites, par la grande essayiste et romancière Carole Dagher, dont l’ouvrage est en cours de réimpression (*).


(Lire aussi : L’USJ envoie un « signal fort » aux autorités françaises)


Les trois nuits blanches de Gloria Abdo
De tous les mots prononcés à cette occasion, dont le mot élogieux du recteur Salim Daccache, retenons celui – extraordinairement animé – de Gloria Abdo, coordinatrice du service de la vie étudiante à l’USJ, dont la vie a basculé au contact de la présence, « qui passe tout entendement », du père Kluiters à Barka.

Effectuant une visite anodine sur place, Gloria Abdo, qui s’est présentée comme une forte tête, a été submergée par le sentiment de la présence presque palpable de Dieu, et assure avoir passé les trois nuits suivantes sans pouvoir dormir, se demandant « ce que pouvait être » cette visitation. En comparaison, le martyre de Nicolas Kluiters lui apparaît désormais comme « un détail presque négligeable », explique-t-elle.

« Si le grain tombé en terre ne meurt… » Le sacrifice de sa vie a permis à Nicolas Kluiters de briser les chaînes de l’espace-temps et de se déployer en puissance à Barka. Après lui, d’autres travailleurs spirituels, comme sœur Marie-Rachel Medawar (décédée en 2012) de la congrégation des Saints-Cœurs, ont poursuivi sa mission : faire revivre un village, construire une école, achever une salle de réunion, percer une route, édifier un château d’eau et un réseau d’irrigation, monter une coopérative, planter des légumes et produire des fruits bio, proposer des produits laitiers, créer une entreprise d’emballage de graines, fabriquer des soutiens-gorge, du vin, etc. Barka, c’est un éclair qui, d’une extrémité du ciel à l’autre, illumine la Békaa.

L’ordre de Malte à Barka
Du haut de ses siècles d’existence, même l’ordre de Malte s’est ému et a décidé d’apporter sa pierre à l’édifice : un magnifique centre médico-social a vu le jour à Barka dont les services rayonnent alentour sur « les justes et les injustes », les croyants et les mécréants.

Présents dans la salle, le président de l’Association des chevaliers de Malte, Marwan Sehnaoui, et l’hospitalier de l’ordre, le Dr Paul Saghbini, ont précisé que c’est au martyre de Nicolas Kluiters que le village doit ce centre, le choix de l’emplacement s’étant porté définitivement sur Barka durant les jours dramatiques qui ont marqué sa disparition, puis la découverte de son corps, méconnaissable, rongé à l’acide, au fond d’un gouffre ; une précision que l’on doit à un documentaire de dix minutes signé Wassim Geagea projeté durant la séance. « Nous l’avons reconnu à ses habits », a précisé le témoin en pleurs filmé par le jeune cinéaste.

Un long-métrage sur Barka et le père Kluiters est aujourd’hui en projet, sous la direction du réalisateur, pour lequel la société productrice The Talkies, présidée par Gabriel Chamoun, cherche des fonds. Tâche ardue, selon le producteur, présent à la cérémonie, au regard de ce que les vautours abandonnent du cadavre financier de l’État libanais au ministère de la Culture.

Dernier à prendre la parole, Nabil Whaïbé, de l’École libanaise de formation sociale (ELFS), a brillamment mis en évidence tous les paramètres sociaux auxquels l’approche du père Kluiters répondait, dans l’esprit de l’engagement citoyen sous lequel toute la semaine jésuite est placée. Un engagement social que le P. Pedro Arrupe a remis à l’honneur, comme dans un mouvement de refondation de la Compagnie de Jésus. Et certes, comme l’a magnifiquement affirmé le pape Paul VI, « le développement est le nouveau nom de la paix ». Mais la réciproque n’est pas vraie. La paix ne se réduit pas au développement, et l’on aurait aimé entendre plus souvent sur les lèvres des intervenants le nom de l’Aimé qui l’a rendue possible. Une réserve excessive sur ce point risque d’être desséchante.

(*) « Passion pour une terre délaissée : Nicolas Kluiters, jésuite au Liban », de Carole Dagher. Préface de Piet Van Breemen.

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Soeur Yvette

Un Saint Un martyr a Barka ...Pere Nicolas a seme la graine...Si le grain ne meurt ....

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