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Culture

Inaam Kachachi, Irakienne exilée, demande des comptes à son passé...

Livre

« Al-Nabiza » (L'exclue, Dar al-Jadid, 325 pages), un roman touffu dans une langue arabe aux diaprures sophistiquées et raffinées, fidèle aux antérieures préoccupations d'irakienne exilée de l'auteure.

17/10/2017

À soixante-cinq ans, « sorbonnarde » avec un doctorat en civilisation islamique, Inaam Kachachi, née à Bagdad, du journalisme audio et écrit aux romans, biographies et essais, n'en aa pas fini de culpabiliser d'être loin de sa terre natale. De se sentir mise à l'écart. De le dire et de le clamer bien haut. Si sentimentalement elle vibre en toute sincérité pour sa patrie, ses valeurs culturelles et civilisatrices ancestrales, son verbe n'en est pas moins une analyse qui touche aux confins du règlement de comptes ou au procès d'une histoire à la route tortueuse et semée d'embûches. Ses écrits portent tous l'empreinte du pays des deux fleuves : le Tigre et l'Euphrate. Avec une pointe de préférence pour la modernité des femmes qui luttent pour leur émancipation.

C'est dans ce cadre de combat pour une libération et dans le paysage d'une capitale à la culture mythique et millénaire, mais aujourd'hui paralysée, brouillonne et chaotique, que se réfère l'écrivaine déjà prix de la littérature arabe en 2014, décerné par l'Institut du monde arabe, pour son ouvrage remarqué Dispersés. En écho à ses analyses d'une société dont elle se sent, malgré elle, vu les circonstances tragiques et douloureuses, non seulement un peu éloignée mais mise à l'écart, l'auteure de Si je t'oublie Bagdad récidive, persiste et signe. Et soigne, par l'écriture, ses démons intérieurs, ses hantises, ses obsessions, ses revendications, ses manques, ses frustrations, ses levers de matin loin du ciel et de la chaleur de son enfance...

Deux femmes et un homme...
Une écriture ciselée, au lyrisme un peu endimanché, libératoire, vrai exutoire, à la fois précise et parfaitement romanesque, avec une profusion de détails pour tout ce qui fait la différence, la grandeur et la spécificité de ses origines. D'où son dernier roman, fourmillant de vie et de culture, intitulé sans ambages Al-Nabiza (Dar al-Jadid, 325 pages), l'exclue, presque la rejetée, si l'on pousse l'extrapolation à l'extrême. Trois personnages, hauts en couleur, dominent ces pages grouillantes d'intrigues, de colère, de passion, de trahison, d'ambition, de lutte et de vie frénétique et frétillante. Deux femmes et un homme aux trames existentielles houleuses qui se croisent sans cesse de Bagdad à Paris en passant par Karachi et le Venezuela. Peu importent les intermittences du cœur ou les voyages entre ce Palestinien animé par une cause sous Chavez, une journaliste libre et libérée qui manipule les mots comme on manipule les êtres ou les informations et cette musicienne violoniste au coup d'archet imparable, aussi téméraire qu'ambitieuse, au cœur de l'orchestre symphonique irakien.

Tout cela, entre fiction et réalité, n'est qu'artifice et masque transparent pour mieux parler de cette terre quittée à contrecœur. Pour sauver sa peau, vivre en toute sécurité le présent et envisager son futur. Et aujourd'hui, entre histoire dévoyée de Saddam Hussein et outrancières ingérences américaines pour les richesses du quatrième gisement pétrolier au monde où n'a pas fini d'errer Gilgamesh, ce roman apporte un éclairage troublant.

Avec quand même un excès de détails et une profusion d'allusions aux grandes vertus civilisatrices d'une région qu'on n'a pas su sauvegarder, protéger et éloigner d'un drame noir et sanglant. La convoitise des uns et des autres, rapaces sans foi ni loi, y est pour quelque chose dans ce démantèlement, ce désordre innommable et ces carnages que nul ni n'endigue ni ne condamne sérieusement.

Peu importe si Inaam Kachachi, dans un tourbillon verbal presque incontrôlé, en un style aux effets de manche souvent perceptibles, en rajoute dans ce roman écrit avec dévotion. Pour narrer plus de quatre-vingts ans d'histoire turbulente, elle n'y va pas de main morte, et mêle, en toute passion, les sentiments les plus fougueux et les images les plus improbables.

Reste, tel un hymne gravé au cœur, l'amour infini pour un pays spolié et marqué au sceau rouge par des batailles qui font toujours rage. Et la fidélité aux souvenirs, au besoin d'épanouissement et de réalisation de soi, même loin d'une terre native toujours embrasée mais qui, tel un impossible mirage, n'en finit pas de scintiller dans l'esprit....

 


Pour mémoire
« Dispersés » d'Inaam Kachachi, Prix de la littérature arabe

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