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Diaspora

S’adapter ou rester dans sa bulle : le questionnement d’adolescents d’origine libanaise

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Sandra Mattar, chercheuse d'origine libanaise, explore le tiraillement subi par de jeunes Libano-Américains, entre le rejet de la culture d'origine et l'isolement.

17/10/2017

Maria Teresa Pestana relate, dans un témoignage bouleversant, les difficultés sociales auxquelles elle fait face depuis sa naissance aux États-Unis entre pressions, frustration et préjugés. Tout démarre pour elle avec une question si simple pourtant : « Tu viens d'où ? » Les réactions à sa réponse (de Boston) lui ont appris beaucoup de choses : « Non mais d'où es-tu vraiment ? »
Depuis très jeune, Maria Teresa avait déjà compris que même si elle était américaine, qu'elle fréquentait l'école de son quartier et que tous ses amis étaient américains, elle ne serait « jamais d'ici ».
Maria Teresa est la fille aînée de Sandra Mattar, psychologue et chercheuse auprès du Boston Medical Center, auteure de l'ouvrage Gendered Journeys: Women, Migration and Feminist Psychology*. Dans un chapitre de ce livre, au titre pouvant être traduit par Ni d'ici ni d'ailleurs, elle explore les tiraillements des jeunes adolescents libanais, sur base de témoignages.
Selon Sandra Mattar, ce qu'a vécu sa fille n'est pas un cas isolé. « Très souvent, note-t-elle, un adolescent né aux États-Unis de parents émigrés est confronté à des questions liées à ses origines, sa religion, son ethnicité, explique-t-elle. Il est souvent amené à considérer son identité sous un angle problématique et à s'en expliquer auprès de son entourage. »
Selon la chercheuse, la réaction des parents est différente selon les cas, mais peut atteindre des extrêmes. Pour certains, protéger son enfant en le faisant évoluer au sein d'une bulle communautaire et homogène est la meilleure solution. Pour d'autres, il faut le pousser à rejeter sa culture d'origine et devenir à 100 % américain. Or ces deux positions diamétralement opposées présentent des dangers au niveau des jeunes.
« Lorsque l'adolescent s'enferme dans son espace en fréquentant des personnes partageant sa culture, il gagne certes plus d'estime en lui-même et n'a plus à choisir entre les valeurs et coutumes, souligne-t-elle. Mais le hic, dans ce cas, c'est qu'il ne s'expose pas à la culture américaine. Il en découle parfois des difficultés linguistiques, sociales et des problèmes d'adaptation. »
À l'opposé, lorsqu'on l'encourage à faire oublier sa différence culturelle et adopter toutes les nouvelles habitudes américaines en laissant tomber celles de sa culture propre, l'adolescent se fond alors dans la masse, même si cette alternative lui facilite les choses. L'auteur ajoute par ailleurs que les réponses apportées par les parents aux questionnements des jeunes ne sont pas suffisantes. Ceux-ci ont besoin de comprendre pour quelles raisons ils sont amenés à rejeter leur passé, pourquoi ils n'en sont pas fiers.

Le retour aux sources, meilleure réponse
Avec ces options si divergentes, quelle est donc la meilleure piste à choisir ? Revenons au témoignage de Maria Teresa Pestana. En grandissant, elle a expérimenté ces deux cas de figure opposés. À un moment, elle a expressément demandé à ses parents de ne lui parler qu'en anglais et de se comporter « comme tout le monde ici ». À d'autres moments, elle était extrêmement fière du passé de ses parents, en se sentant très différente de ses amis.
« Ce qui m'a aidée à me sortir de ce déchirement, c'est de trouver un genre d'équilibre entre les deux, dit-elle. J'ai compris que, de facto, je dois aborder les choses différemment. Ainsi, aux questions portant sur mes origines, je ne répondais plus que j'étais issue simplement de Boston. Je parlais de mes parents, de mes grands-parents... parce que j'avais finalement compris que je suis la somme de tout cela. »
Pour Sandra Mattar, atteindre un tel équilibre n'est possible que si les parents exposent vraiment leurs enfants à leur pays d'origine. « Il faut un retour aux sources, affirme-t-elle. Se rendre au Liban avec ses enfants est essentiel pour que l'adolescent comprenne et apprécie les valeurs locales. » La chercheuse ajoute que dans le cas d'un migrant libanais, les choses sont encore plus faciles. « Le Liban est un pays ouvert, dit-elle. Le multiculturalisme rend les choses plus simples pour l'adolescent. Il est moins désorienté. D'ailleurs, on voit de plus en plus de jeunes des deuxième ou troisième générations d'immigrés curieux de revenir au pays. Ce qui les encourage, c'est justement cette ouverture du Liban au reste du monde. »
L'auteur mentionne par ailleurs le regain d'intérêt pour les langues différentes chez les nouvelles générations. Parler une autre langue devient « cool ». Si, dans le passé, la situation était plus compliquée, maintenant c'est très bien vu « de savoir communiquer dans une autre langue que l'anglais ». Une bonne nouvelle pour l'arabe, son avenir devrait bien se porter.

*Le livre « Gendered Journeys: Women, Migration and Feminist Psychology », publié aux éditions Palgrave Macmillan, est un voyage au cœur de la migration féminine. Il regroupe les témoignages de chercheuses migrantes aux États-Unis provenant d'horizons très divers, et couvre des sujets peu étudiés chez les femmes en migration comme l'impact intergénérationnel, les questions de classe sociale, de maternité et de violence. Il lève aussi le voile sur les moyens efficaces pour rendre plus justes les législations sur l'immigration, un sujet d'actualité.

Cette page est réalisée en collaboration avec l'Association RJLiban. E-mail : monde@rjliban.com – www.rjliban.com

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