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Moyen Orient et Monde

À al-Bab, les enfants jouent à la « guerre »

Reportage

Dans la ville du nord de la Syrie, aux mains de l'EI jusqu'en février 2017, les stigmates du conflit sont encore visibles.

11/08/2017

« Un homme à terre ! Sauvez-le ! » crie un enfant en montrant du doigt l'un de ses copains. Brandissant leurs pistolets et fusils en plastique, se cachant derrière des pans de mur détruits, hurlant et imitant les détonations, Moussab et ses amis jouent à la « guerre ». Les rues poussiéreuses et les immeubles ravagés d'al-Bab sont l'unique terrain de jeu des enfants de la ville. En Syrie, près d'un enfant sur trois a grandi durant le conflit sanglant qui ravage le pays. Beaucoup ont déserté les bancs de l'école, certains ont été recrutés par les différents acteurs sur le terrain, ou d'autres errent dans les rues. Arrachés à leur enfance, les jeunes d'al-Bab, comme ceux du reste du pays, ont parfois du mal à distinguer le jeu de la réalité.Moussab, 11 ans, et sa famille sont originaires de cette ville du nord-est de la Syrie, conquise par le groupe État islamique en novembre 2013, puis libérée en février dernier par l'Armée syrienne libre (ASL) appuyée par la Turquie. « Lorsque l'EI contrôlait la ville, nos parents ne nous laissaient pas aller en classe. Pendant trois ans, nous avons passé le plus clair de notre temps dans les abris souterrains à cause des bombardements incessants », raconte le jeune garçon.

Selon de nombreuses familles, l'EI avait transformé des habitations en écoles de substitution, mais seuls 6 % des enfants d'al-Bab s'y rendaient. La peur de voir leurs jeunes enfants embrigadés, mais surtout subir un lavage de cerveau idéologique, a poussé les parents à les déscolariser totalement. Moussab et ses amis sont hantés par les histoires de mort et les images de cadavres et de blessés. Ils se vantent même de connaître les caractéristiques de certaines armes, comme les mitrailleuses, les fusils à pompe et autres. Marcher dans les rues aux côtés d'hommes armés ne les effraie pas le moins du monde. Ils se sont habitués. « C'est devenu normal d'avoir des armes dans chaque maison. Si la guerre se poursuit, nous les enfants nous pourrons en hériter », se réjouit Moussab.

 

Vraies armes
L'un de ses compagnons de jeu, Bilal, 11 ans lui aussi, a suivi l'école de l'EI durant deux mois. Le petit garçon, souriant tout le temps, lève la main comme pour demander la parole pour évoquer les cours de « sport » dispensés par les jihadistes. « On nous apprenait à nous servir des armes. Nos professeurs se servaient d'armes en plastique, mais les fils de combattants, eux, étaient entraînés avec des vraies. Ils nous narguaient parfois », raconte Bilal. « J'aurais aimé en avoir comme les leurs », murmure-t-il, visiblement déçu. Le discours du jeune garçon, haut comme trois pommes, tranche terriblement avec ce que l'on peut attendre de jeux d'enfants, de parties de cache-cache ou de matchs de football. Voyant son fils tourner en rond, sans aller à l'école pendant des années, le père de Bilal a pris la décision de l'envoyer dans ces classes dispensées par l'EI, sans trop savoir quels enseignements allaient y être donnés. « Assez rapidement, j'ai réalisé que j'avais mis mon enfant au mauvais endroit. La politique d'éducation de Daech se résume à construire une génération aveuglée, de moutons, suivant les ordres sans poser de question », dit-il.

Parmi le groupe de Moussab, un seul enfant ne semble pas très content de porter un fusil en plastique à l'épaule. Car jouer à la guerre l'ennuie. Mohammad, 9 ans, interpelle la joyeuse bande, avec un léger cheveu sur la langue, afin de les inciter à jouer au football. Ne voyant qu'un seul enfant consentant à le suivre, il repart dépité.

 

Deux groupes ennemis
Il confie s'être mis à jouer à « la guerre » pour ne pas être rejeté par le groupe. « On a la guerre en Syrie, pas besoin de faire semblant. Tout est vraiment détruit autour de nous, et pourquoi imiter les bruits d'explosions ? »

« Chouf (vois) », dit-il, le visage attristé, tout en pointant le doigt vers les immeubles réduits en miettes. Avant que la guerre ne ravage son pays, Mohammad jouait souvent au ballon dans l'arrière-cour de son immeuble. « Il n'y a pas de stade ou de terrain de foot ici, mais j'espère qu'une fois que tout cela sera fini, ils en construiront pour les enfants », poursuit-il. Il ignore tout de ce qui se passe autour de lui. Seuls des mots comme Daech ou Armée syrienne libre lui sont familiers. « J'ai terriblement peur du bruit des avions, car ils peuvent nous viser à tout moment », confie-t-il, paniqué. Mais les histoires d'exactions de l'EI à al-Bab ont visiblement laissé des traces sur l'enfant, qui rapporte celles de crucifixions, racontées par les plus grands. Quand ces enfants se battent, « pour de faux », deux équipes sont constituées : les chabihas (mercenaires du régime) d'un côté et les combattants de l'ASL de l'autre. « Jamais de jihadistes de l'EI, on les déteste », crie l'un des enfants. « Et puis on inverse les rôles de temps en temps, pour ne pas que certains soient tout le temps du camp des méchants », s'écrie un autre.

 

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