Le mercredi 14 juin 2017, l'homme qui fut le pionnier de l'action sociale au Liban et le fondateur de la Fondation al-Kafaàt, Nadeem Shwayri, est décédé ; celui dont la vie sur terre a été synonyme d'engagement, ouvrant par là la voie à son accès au ciel.
Nadeem Habib Shwayri est né à Hadeth au sein d'une famille aisée, le 25 janvier 1935. Très tôt, sa décision fut prise : il allait consacrer sa vie au service de l'homme et engager toute sa fortune personnelle, ainsi que celle qui lui provient de sa famille, dans l'assistance des gens simples, faibles, démunis, handicapés et de ceux qui ont des besoins spécifiques.
Malgré l'obtention d'une licence en économie et en gestion des affaires, puis d'un master de l'Université américaine de Beyrouth, malgré son engagement professionnel à un poste élevé au sein d'une grande société financière et foncière, l'idée de sa vocation et de sa mission particulière resta profondément ancrée dans sa tête. À l'âge de 21 ans en mai 1965, alors qu'il était témoin des souffrances de son père mourant, sa décision fut prise : il allait immédiatement répondre à l'appel de sa vocation, surtout après avoir reçu des encouragements de la part de son professeur à l'université, Saïd Hamadé. C'est ainsi que la Fondation al-Kafaàt a vu le jour en 1957.
Au tout début, il chercha à sauver les jeunes filles qui s'adonnaient à la prostitution, car il était convaincu que chacune d'entre elles était capable de se repentir et d'accéder à la sainteté, imitant en cela l'expérience du prêtre français Tavlas qui avait créé le Nid, un centre d'accueil destiné à ce genre de personnes. C'est dans cet état d'esprit qu'il entreprit son activité missionnaire en appelant à contribution des religieuses qui possèdent un couvent dans la localité de Salima, dans le Haut-Metn. L'école ouvrit ses portes pour la première fois le 4 octobre 1959 : neuf jeunes filles s'y inscrivent en vue d'une réhabilitation.
Du couvent de Salima au deux-pièces de Karm el-Zeitoun, à Achrafieh, en 1963 : c'est là que Nadeem Shwayri ouvrit un atelier spécialisé dans la confection des valises en cuir, réalisées exclusivement par des handicapés. Mais il ne s'arrêta pas là : suivirent le Village, à Hadeth en 1971, puis le campus de Aïn Saadé en 2003, si bien que la Fondation al-Kafaàt finit par modifier de fond en comble la notion de service social au Liban et dans tout le Moyen-Orient.
Nadeem Shwayri s'est adonné à son œuvre, al-Kafaàt, corps et âme. C'était toute sa vie. Au départ, c'était une école de réhabilitation, il en fit un centre de soins et un atelier de fabrication de prothèses, d'équipement médical et de prise en charge psychologique. Entre 1963 et 1975, l'atelier de confection a produit un million quatre cent mille six cents pièces en cuir qui furent vendues dans les pays d'Europe et d'Amérique, sans compter l'école hôtelière, l'institut technique, ainsi que les diverses facultés dépendant de l'université et offrant des spécialisations diversifiées.
Nadeem Shwayri a subi l'influence de sa mère Najibé Mouchrek, de son professeur, le penseur René Habachi, de son autre professeur, Michel Asmar, et de son ami, le poète Saïd Akl. Il a été également très impressionné par l'œuvre du cardinal Roncalli, qui devint le pape Jean XXIII et à qui on doit Vatican II. Dans le domaine de l'action sociale, il fut influencé par l'abbé Pierre et par Albert Schweitzer, qui abandonna sa mission d'évangélisation et sa profession de médecin pour le travail humanitaire en Afrique. De la philosophie personnaliste dont il s'était imprégné au contact de son professeur René Habachi, il avait retenu que « celui qui a Dieu pour partenaire ne connaîtra jamais la peur ». Il y avait en lui une croyance profondément ancrée, à savoir qu'il fallait voir en l'homme ses capacités et non son handicap, et que le seul moyen pour rendre sa dignité à celui qui est handicapé est de lui offrir une réhabilitation en fonction de ses différentes capacités. L'essentiel, c'est de l'aider à développer son potentiel : c'est le seul moyen qui lui ouvrira les portes du marché du travail.
Nadeem Shwayri disait qu'il avait eu la chance de connaître trois femmes qui l'aidèrent à donner un sens à sa vie : la Vierge Marie, sa mère et sa femme Lily Stephan. Il fit promettre à cette dernière, au moment où ils allaient être unis par le mariage, que la Fondation al-Kafaàt devrait être considérée comme leur « premier-né bien aimé ». Lily a tenu sa promesse, et elle a été la mère de ses quatre enfants et celle de milliers d'enfants de Kafaàt. Elle a été son ange gardien, son bras droit et son soutien moral, surtout au moment où il insistait pour reconstruire Kafaàt, ce qu'il fit à neuf reprises à cause de la guerre libanaise.
Les crises, les malheurs, les destructions, les incendies dus à la guerre, rien ne pouvait l'abattre. Il continuait à proclamer son attachement au Liban tel qu'il l'aimait, son engagement envers Dieu, envers l'homme et envers l'Église œcuménique unifiée qui considère comme des frères les musulmans et les ressortissants de toutes les autres religions. Sur plus d'un demi-siècle, il ne se lassa point de porter vers le ciel son regard, les deux pieds bien ancrés dans la terre. Il fit le tour de la planète pour aller à la rencontre des associations et des organismes publics ou privés en vue de rénover al-Kafaàt et de promouvoir l'action sociale dans son acception moderne, jusqu'à ce que la maladie jette son dévolu sur lui durant ses dernières années. Si son corps se mit à faiblir, s'il délégua progressivement ses prérogatives, son âme, elle, est restée resplendissante et elle continue à répandre sa lumière dans l'espace occupé par al-Kafaàt qui est bâtie sur la roche divine.
Nadeem Shwayri est commandeur de l'ordre du Cèdre et titulaire de la médaille d'or de l'Église orthodoxe d'Antioche.
Ses funérailles auront lieu le vendredi 16 courant, à 4 heures de l'après-midi, en l'église de la Dormition de la Vierge, au campus al-Kafaàt, Aïn Saadé. La mise en terre se fera dans le caveau familial sur le même site.


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