Culture

Mireille Honeïn, révoltée, encore et toujours

Portrait

Son installation, « Undress 522 »*, dénonce, avec éclat, l'inconcevable logique d'une loi « violeuse » des droits de la femme.

21/04/2017

Elle pique des plumes dans son chignon, se peint les ongles en noir, vert et gris, laisse jouer le sel et poivre dans sa crinière... Elle est ainsi, Mireille Honeïn. Contre tous les carcans, les entraves, les enfermements. Qu'ils soient communautaires, religieux, sociétaux ou encore conjugaux. Intrinsèquement libre, cette artiste, qui se revendique « féministe et engagée », milite à travers son art, notamment, en faveur de la « liberté de choisir ». « Avoir le choix est ce qui importe le plus pour moi. Si vous avez le choix, vous avez la liberté. L'inverse n'est pas toujours vrai », assure-t-elle, ses grands yeux noirs soudain pleins de défi. Elle a tout choisi : son pays, sa ville d'élection, sa profession, son statut personnel...

Les événements de 1975 viennent de débuter lorsqu'elle décroche sa double maîtrise en droit international privé et public. La fille d'Édouard Honeïn décide alors d'abandonner une carrière juridique dans l'ombre paternelle pour partir en France poursuivre des études en sciences de la communication à la Sorbonne. Son objectif : revenir s'engager auprès du ministère de l'Information « qui, à l'époque, était très faible, très peu connecté et ne parvenait absolument pas à corriger la fausse idée que l'on se faisait, à l'étranger, de la guerre du Liban ». Son éloignement du pays lui permettra, avec des amis juristes, « de nommer la guerre : régionale, internationalisée ». Il l'aidera aussi à « nommer » ses révoltes personnelles : « toutes les formes d'injustice et en particulier celles qui touchent les femmes ».

Changement de cap. Elle décide alors de rester à Paris, où elle rejoint une organisation francophone internationale. Dans la capitale française, au fil de ses pérégrinations du week-end dans les galeries, salons et grandes expositions, elle se découvre un fort attrait pour l'art. Un jour, en visite dans l'atelier d'une artiste, elle met pour la première fois la main à la pâte... d'argile. Prenant un bout de terre glaise, elle le façonne, spontanément, sous le regard de son hôte surprise par son « étonnante maîtrise des volumes », lui dira-t-elle. Cette dernière lui offrira son premier pain d'argile, sa première tournette et un couteau à la pointe brisée et l'encouragera à se lancer. C'est ainsi qu'à près de 40 ans, l'apprentie sculptrice laisse tout tomber pour plonger, avec passion, dans une nouvelle vie.

 

(Pour mémoire : Mireille et Nadine vont en bateau)

 

Comme un coup de poing...
Sous ses doigts naîtront, durant plus d'une décennie, des couples façonnés en terre glaise avant d'être coulés dans un bronze lisse et sensuel. « Le couple était pour moi le symbole de l'entente, de l'harmonie, de l'égalité de l'un et de l'autre et surtout de l'altérité libanaise. »

Lorsqu'on lui faisait remarquer, alors, qu'avec leurs têtes réduites et leurs corps épanouis, ses personnages évoquent ceux d'Henry Moore, Mireille Honeïn note le nom du sculpteur pour faire ses recherches et découvrir de qui il s'agissait, confesse-t-elle aujourd'hui en s'esclaffant. Au fil des années, elle peaufine ses connaissances et sa maîtrise artistiques et éprouve le besoin de se renouveler. Elle s'attelle alors à l'expérimentation d'autres techniques, d'autres matières : le bois, la pierre, puis le béton, le métal, le plâtre...

Lesquels la mèneront vers d'autres thèmes. Son travail s'ouvre à des horizons et des expressions nouvelles et, notamment, à l'art de l'installation. C'est au saut du lit qu'elle composera, en 2002, sa première création du genre : un ensemble de personnages grandeur nature réalisés à partir d'une charpente en bois enveloppée de grillage fin et enroulée de ses propres draps qu'elle a déchiquetés et trempés dans le plâtre. Suivra toute une série de personnages dans la même veine : comme ligotés par les contraintes sociales, la situation du pays, le jeu des puissants... Une façon pour Mireille Honeïn d'exprimer une opinion politisée sans mots ni discours. « C'est jouissif, comme un coup de poing à la face d'un malotru », dit-elle.

 

(Pour mémoire : Les « Métamorphoses » de Mireille Honeïn au nouvel espace de la galerie Janine Rubeiz)

 

Nœud de pendu
En 2012, cette insoumise dans l'âme, réfractaire à l'institution du mariage « qui emprisonne les femmes et bride leur élan, leur liberté, leur carrière », entame une série de robes de mariage à nœud de pendu. Elle va élaborer 31 pièces, « autant que les jours du mois le plus long », en papier de soie, parce que, dit-elle, « je voulais que le mariage soit associé à l'art éphémère ».

La symbolique est forte. Cette installation va rencontrer 3 propositions d'exposition à l'occasion d'événements parisiens (le mariage pour tous, le projet d'élimination des cadenas des amoureux du pont des Arts, un événement MLF...). Sauf que l'intransigeante Mireille Honeïn n'accepte pas qu'on utilise ses œuvres pour des causes ou dans des conditions qui ne collent pas à sa vision, son ressenti profond. Elle les refuse en bloc et garde son installation non dévoilée.

Jusqu'à ce que son amie Nada Abi Saleh, directrice de la boîte de pub Leo Burnett, lui envoie 4 photos (signées Patrick Baz) de la campagne de soutien à l'association Abaad, qui milite pour l'abolition de l'article 522 du code pénal libanais. Une loi profondément inique envers les femmes puisqu'elle suspend les poursuites à l'encontre d'un violeur si celui-ci épouse sa victime. « J'y ai répondu par 4 photos de ma série de robes de mariée à nœud de pendu. La convergence était évidente. Lorsque Nada Abi Saleh m'a proposé d'exposer ces robes dans le cadre de cette campagne, j'ai tout de suite accepté. L'installation trouvait enfin sa destination et son rôle. Et mes deux causes favorites, à savoir l'engagement pour le Liban et la cause féministe, se rencontraient enfin sur le sol de mon pays », exulte Mireille Honeïn. Parions que l'œuvre réussira à exprimer l'effet pervers de cette loi 522, contre de laquelle tout un chacun est convié à se soulever. En participant notamment à l'événement qui se tiendra autour de l'installation ce samedi 22 avril, à 11h.

 

*L'installation sera exposée demain samedi 22 avril à Aïn el-Mreisseh.

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