X

Liban

Restauration de livres anciens : dans les coulisses de l'atelier de la Bibliothèque nationale

Reportage

Dans un bâtiment de la zone franche du port de Beyrouth, quatre restaurateurs redonnent vie à d'anciens et précieux manuscrits.

Nour BRAIDY | OLJ
07/03/2017

Ils sont comme une incongruité au milieu de la zone franche du port de Beyrouth, de ses militaires en uniforme, son va-et-vient quasi incessant de camions, d'un entrepôt à un autre, et son désordre bruyant. « Ils », ce sont les restaurateurs de livres anciens, installés dans un imposant bâtiment posé au milieu de la zone. Juste au-dessus des boutiques de marchandises détaxées, des boissons alcoolisées et produits de beauté surtout. Rescapés de la guerre de 1975, ces livres, manuscrits, périodiques et cartes sont appelés à retrouver, un jour, les étagères de la Bibliothèque nationale libanaise, à Sanayeh.

À l'origine, c'est dans une bibliothèque privée qu'ils se trouvaient, celle du vicomte Philippe de Tarrazi créée en 1919. En 1921, débordé par sa bibliophilie, le vicomte bibliophile transfère sa collection, dont la valeur est alors reconnue par l'État libanais, à l'école des « diaconesses prussiennes », dans le centre-ville de Beyrouth. Quinze ans plus tard, nouveau déménagement. Les 32 000 ouvrages et autres documents emménagent dans les locaux du Parlement, place de l'Étoile. Pendant la guerre civile, la bibliothèque se retrouve en plein milieu des combats et subit d'importants dégâts : des livres sont volés, d'autres brûlés par les combattants pour se réchauffer... On ne saura jamais exactement ce qui a été perdu.

 

 Une vidéo de Anne Ilcinkas

 

Quatre paires de mains pour des milliers de livres
Après un nouveau transfert dans les locaux de l'Unesco, puis dans un dépôt à Sin el-Fil, les livres arrivent, en 2000, dans les locaux de l'Université libanaise à Hadeth, où ils sont désinfectés. Deux ans plus tard, la collection de la Bibliothèque est transférée dans les locaux de la zone franche du port. Derrière les vitres des deux longues allées de l'étage, s'étirent des rangées et des rangées de livres. Un travail de titan a déjà été entrepris : nettoyage, tri, inventaire, catalogage, indexation. Aujourd'hui, place à la restauration.

Dans la seule salle à ne pas être envahie de piles de livres, se trouve une longue table rectangulaire, bien éclairée et couverte de nombreux outils : différents genres de pinceaux, des feuilles de papier blanc ou coloré, des ciseaux, des plioirs pour papier, des règles, des pots de divers types de colles... C'est ici que la magie opère, redonnant leur éclat aux plus anciens livres de la Bibliothèque nationale. Ghada Hachem, Hampik Kabanjian, Aram Nordiguian et Jeannette Skayem sont les magiciens des lieux. Quatre paires de mains pour restaurer des milliers de livres...
Chaque restaurateur est installé, des heures durant, souvent debout et en silence, derrière son plan de travail. « Il faut beaucoup de patience et de précision pour pouvoir faire ce métier », confie Aram Nordiguian, 29 ans, le plus jeune des quatre. « Il faut aimer ce que l'on fait. Un livre peut parfois prendre plus d'un mois pour être restauré », poursuit le jeune homme qui restaure des livres depuis quatre ans.

 

« Une armée pour tout restaurer »
Le processus de la restauration est long (chaque restaurateur restaure en moyenne 7 livres par mois) et chacune de ces étapes demande une attention et une méticulosité particulières.
Aram Nordiguian commence par inspecter le livre pour évaluer son état. Dans son jargon de restaurateur, cela s'appelle « faire une visite du livre ». « J'examine l'état de la couture ; si certains fils de la reliure sont défaits, cela veut dire qu'il va falloir les couper et coudre le livre à nouveau », explique-t-il. « Je vérifie également si la pagination du livre est correcte. Si une page du livre manque, je la remplace par une page vide. »

Le livre qu'Aram Nordiguian a entre les mains, J.-J. Rousseau et le rousseauisme, de Jean-Félix Nourrisson, est décousu, il va devoir restaurer chacune de ses pages, une à une. À l'aide d'un plioir, le restaurateur enlève méticuleusement toutes les mauvaises pliures des pages. Si une pliure résiste, il l'humidifie. Au fil de sa « visite », le jeune homme tombe sur une page présentant de petites fissures. Pour la renforcer, il comble délicatement les fissures avec des petites morceaux de papier japon, « parce que sa texture est fibrée », et de la tylose (colle de méthycellulose). En cas de gros dégâts, la page est entièrement recouverte d'une très fine couche de papier japon. La page doit ensuite sécher toute une nuit, entre deux papiers buvard « qui aspirent l'humidité » et deux feuilles de papier non tissé « pour que la page ne colle pas au papier buvard », explique-t-il.

Restaurer les livres de la Bibliothèque nationale est une tâche colossale, confie le jeune homme, surtout quand seulement quatre restaurateurs en ont la charge. « Nous avons besoin d'une armée pour tout restaurer ! » lance-t-il.

Une fois ce travail minutieux effectué sur chaque page, il est temps de relier le livre à nouveau. M. Nordiguian aligne les cahiers sur son cousoir puis fait passer son fil de lin dans une longue aiguille. Concentré, respirant à peine, il entame un mouvement de va-et-vient avec son aiguille, d'un cahier à l'autre. L'on n'entend plus que le bruit du fil qui traverse le papier.

 

 

« Un processus réversible »
Aram Nordiguian s'est retrouvé « un peu par hasard » dans le domaine de la restauration. « J'ai appris la profession sur le tas, à travers plusieurs stages de formation, dit-il. Jour après jour, j'ai appris à être patient et précis, ce qui est le plus important dans mon métier. »

Une fois la couture du livre terminée, M. Nordiguian trempe son pinceau dans de la colle amidon et enduit le dos du livre pour coller les cahiers entre eux. Cette colle est réversible, ce qui permettra un jour, si besoin, d'enlever les traces de la restauration. « Même si nos techniques sont réversibles, la peur ne nous lâche pas lorsque nous restaurons un livre, confie le jeune homme. Une petite erreur peut parfois coûter très cher. » M. Nordiguian place ensuite son livre sur l'étau à endosser. Avec un marteau, il donne des petits coups au dos du livre jusqu'à ce qu'il prenne une forme arrondie. Pour renforcer le dos, il place une couche de papier japon, les tranchefiles (petit bourrelet tissé visant à consolider la partie débordante de la couverture), une couche de mousseline et du papier Ingres (100 % coton, grain vergé). Puis le jeune restaurateur découpe un carton pour en faire la couverture de son livre. Pour « marquer la gorge du livre » et faciliter son ouverture, il coince son livre entre deux planches en bois ayant une extrémité métallique et met l'ensemble dans un pressoir.

Le livre est prêt pour la dernière étape : la reliure. Il faut, d'abord, coller une couche de mousseline sur le carton pour relier le livre à sa couverture. Quand la colle est sèche, il ne reste plus qu'à coller la page de garde du livre. Les yeux miel du jeune homme brillent de fierté. « Je ne peux décrire mon sentiment une fois le travail fini, c'est de la satisfaction à l'état pur », explique-t-il. « Je me sens utile à mon pays et aux Libanais en pensant que ces livres finiront à la Bibliothèque nationale », ajoute-t-il. « Ce que nous faisons est important pour l'histoire du pays, sa mémoire, sa culture, dit-il encore. Nous avons entre les mains des documents anciens et précieux qui racontent une histoire et nous sommes en train de leur redonner vie ! »

 

La Bibliothèque nationale : un peu d'histoire


C'est sous la présidence du haut commissaire français, le général Henri Gouraud, que la Grande Bibliothèque de Beyrouth est inaugurée, le 25 juillet 1922, sept mois après la fin de sa construction par l'État libanais. Le 17 janvier 1924, le général Maxime Weygand signe l'arrêté instaurant la loi sur le dépôt légal.
En 1937, l'inauguration de la Bibliothèque nationale, dans le bâtiment du Parlement, place de l'Étoile, dans le centre-ville de Beyrouth, a lieu en présence du président de la République, Émile Eddé.
Depuis sa création, la Bibliothèque nationale a été sous la tutelle de plusieurs institutions : en 1921, elle est rattachée à la direction générale de l'Éducation, puis en 1935 au ministère de l'Éducation nationale. En 1979, pendant la guerre, le gouvernement libanais décrète le gel des activités de la Bibliothèque et la collection est confiée à la Banque du Liban puis aux Archives nationales.
En 1993, le ministère de la Culture et de l'Enseignement supérieur a autorité pour gérer la Bibliothèque nationale et enfin, en octobre 2008, la Bibliothèque nationale devient un établissement public relevant du ministère de la Culture.

La collection de la Bibliothèque nationale


L'inventaire effectué de 2003 à 2006 a permis d'identifier 117 749 livres (principalement en arabe et en français, mais aussi en syriaque, en anglais...) et 5 661 titres de périodiques, la moitié en caractères arabes et l'autre moitié en caractères non arabes. 1 200 manuscrits des plus précieux auraient disparu lors de la guerre civile, peut-on lire sur le site de la Bibliothèque nationale.

Selon Gelnare Atoui, chargée de communication à la Bibliothèque nationale, cette dernière compte aujourd'hui à peu près 175 000 livres. « Ces livres proviennent de plusieurs sources : la majorité faisait partie de l'ancienne collection de la Bibliothèque ou est le fruit de donations. Une autre partie provient de l'Agence internationale de l'ISBN (International Standard Book Number), dit-elle. Une grande partie de la collection actuelle est constituée de périodiques, en majorité en arabe, des premiers numéros et des numéros spéciaux. C'est une des richesses de la Bibliothèque. »

Tous les livres de cette collection ne seront pas restaurés. « Il faut être sélectif dans la restauration des livres, explique Mme Atoui. Si par exemple le livre existe sur le marché et est en bon état, ce n'est pas la peine de le restaurer. » « Notre mission est de sauvegarder la production intellectuelle libanaise et c'est à partir de là que nous faisons notre sélection, en donnant la priorité à la langue arabe », affirme-t-elle.

L'on trouve parmi les livres les plus importants de la Bibliothèque un commentaire d'Averroès d'un livre d'Aristote publié en 1500, un livre de prières en syriaque datant de 1840, un manuscrit en arabe des années 1800 ou encore une republication du Diwan d'al-Moutanabbi par Gerges Safa, en 1898. Dans la collection des périodiques, on trouve le numéro 3 de Hadikat el-Akhbar, paru en 1858. Il s'agit du premier quotidien au Liban et dans le monde arabe, lancé par Khalil et Wadih Khoury.

Lorsque les livres seront installés à la Bibliothèque, le travail de restauration se poursuivra, indique Mme Atoui. Si l'aménagement de la Bibliothèque à Sanayeh a été financé par le Qatar qui a déboursé la somme de 25 millions de dollars, la restauration est, elle, « financée à 100 % par l'État libanais », assure la responsable.
Mais pour que la Bibliothèque nationale ouvre ses portes, il faut attendre que les derniers aménagements soient faits, mais aussi, et surtout, un décret du Conseil des ministres pour la nomination d'un directeur et d'un conseil d'administration...

 

 

Pour mémoire

Khoury espère une inauguration prochaine de la Bibliothèque nationale

À la une

Retour à la page "Liban"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

BON COURAGE LES AMIS !

Joumana

Quel article intéressant qui nous montre que malgré toute la laideur dans mntre pays, il y a toujours un intérêt pour la culture????
Bravo Nour

Antoine Sabbagha

Enfin une bonne nouvelle de Culture , dans un pays ou on a tant besoin.

Marionet

Ah quelle belle histoire, joli papier qui nous révèle des trésors ignorés et des artisans d'art impliqués dans leur métier loin des querelles byzantines de la classe politique.

Dernières infos

Les signatures du jour

Décryptage de Scarlett HADDAD

Au-delà d’Idleb...

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué